Les nouvelles routes de la soie et le poids de l’histoire

Le Regard Libre N° 36 – Clément Guntern

Depuis quelques années, le gouvernement chinois a d’abord initié ce qui n’était qu’un projet parmi d’autres. Celui-ci compte faire revivre l’antique route de la soie, reliant la Chine à l’Europe. Ce projet, comme d’autres exemples, est symptomatique des permanences qui irriguent l’histoire chinoise.

La Chine est un pays millénaire. Ce territoire, traversé depuis si longtemps par les courants de l’histoire, possède une identité et des caractéristiques propres qui perdurent depuis des siècles. La forme qu’y a pris le pouvoir communiste au XXe siècle n’est-elle pas la continuité du pouvoir impérial ? De multiples exemples peuvent nous démontrer à quel point la constance de la forme, de la pensée et de la stratégie caractérise le monde chinois. A travers ses comportements et ses objectifs d’hier, nous pouvons établir des parallèles fiables. La route de la soie est un exemple récent de la continuité dans le monde chinois ; un fardeau de l’histoire et en même temps une chance.

Une route antique

Le commerce entre la Chine et l’Asie centrale semble s’être développé à partir des IVe et IIIe siècles avant Jésus-Christ. Entre les fleuves Jaune et du Yang-Tse, les premiers royaumes chinois se développèrent en Chine du nord dès l’âge du bronze. Pourtant, l’unification des royaumes chinois ne se fera qu’en -221, sous le règne de Qin Shi Huangdi. Dès lors, l’Empire chinois perdurera sur plus de deux mille ans, l’une des plus longues continuités politiques de l’histoire. C’est sous la dynastie des Han, qui a régné pour la première fois sur la Chine unifiée, que l’on date les débuts de la route de la soie. En effet, dans le courant du IIe siècle avant Jésus-Christ, le pouvoir chinois avait envoyé un émissaire en Asie centrale pour prendre contact avec ses populations. Une fois arrivé dans les villes d’Asie centrale, le légat de l’empereur prit la mesure de l’intérêt qui y existait pour les produits chinois, et en particulier la soie. Ce potentiel bénéfice coïncida avec un intérêt stratégique qui était de s’allier avec ces régions pour contrer les peuples des steppes, qui causèrent tant de soucis aux Chinois. A la même époque, un commerce de la soie existait déjà entre la Chine et l’Inde, à travers la Birmanie. Dans ces conditions émergea le mot Cîna qui désignait en Inde le pays de la soie.

L’extension de l’empire des Han vers l’ouest, au nord de l’Himalaya, correspond à l’accroissement des échanges commerciaux. En effet, la domination chinoise de la Corée à l’Asie centrale assure un contrôle des routes empruntées par les marchands, qui a été favorable aux échanges de l’époque. La route partait alors de la capitale impériale de Chang’an et se poursuivait jusqu’en Méditerranée à travers la Perse. Pourtant, cette route n’a pas uniquement été fréquentée par des marchands tels que nous nous les représentons aujourd’hui, allant d’une ville à une autre pour en retirer leur salaire. L’un des pans de la diplomatie chinoise consistait en ce que nous pourrions appeler des cadeaux. Ceux-ci, d’un faste inimaginable et d’un coût exorbitant, devaient éblouir les pays voisins pour assurer à l’empire leur loyauté. Pour rallier ou vaincre ses ennemis, la Chine de l’époque recouvrait les souverains étrangers de cadeaux, notamment de la soie. A tel point que son prix chuta à cause de l’abondance des soieries. Toutes ces relations commerciales et diplomatiques ont été motivées par une importante croissance économique, qui exigeait des exportations dans tous les pays voisins.

Les cadeaux et les investissements dans les infrastructures, notamment les relais ou les marchés, ainsi que le besoin de débouchés pour la croissance, peuvent être considérés comme des usages dans l’histoire chinoise, à l’image du régime impérial centralisé. Pour illustrer ces propos, nous allons présenter le projet actuel des nouvelles routes de la soie.

Des routes et de l’histoire

En 2014, la Chine annonce deux projets : l’inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO d’une partie de l’antique route ainsi que la nouvelle route de la soie. Une preuve supplémentaire de la pérennité consciente ou non dans l’histoire de la Chine. Depuis, le projet a pris de l’ampleur, au point de devenir le plan d’investissement le plus important de l’histoire, dépassant les 1’000 milliards de dollars. La nouvelle route de la soie consistera en une route terrestre à travers la Chine, l’Asie centrale, le Moyen-Orient, la Russie et l’Europe. D’un autre côté, une route maritime est prévue des ports chinois vers l’Inde, l’Afrique et l’Europe. La Chine compte créer des ports, des routes, des voies de chemins de fer, mais aussi des oléoducs dans de nombreux pays, dont certains font partie des plus instables au monde.

Les nouvelles routes de la soie sont considérées par certains comme la plus grande poussée chinoise depuis les invasions mongoles au XIIe siècle. Nous pouvons déceler plusieurs motivations politiques au lancement d’un tel projet. Premièrement, la Chine veut promouvoir les échanges entre l’Asie et l’Europe. En réalité, elle projette surtout des exportations vers le Vieux Continent. Le président chinois souhaite également exploiter les ressources de l’ouest de la Chine, qui reste pour l’heure instable. Son souhait est donc de siniser, par des investissements massifs et la venue de travailleurs chinois, cette région turcophone et musulmane, les Ouigours. Au-delà des frontières chinoises, l’exploitation de matières premières reste dans le viseur de Pékin. L’expansion économique passera également par une accélération du commerce qui évitera désormais le canal de Suez en passant par les terres. Finalement, ces travaux massifs sont un moyen d’utiliser les surplus de l’industrie chinoise dans la construction d’infrastructures. Tout comme la Chine de l’empire des Han, la croissance économique a poussé à chercher de nouvelles voies pour le commerce. Tout comme la Chine impériale, Pékin dépense des sommes colossales en Asie centrale pour assurer le déploiement de la puissance chinoise, cette fois-ci en investissant dans le béton et non dans la soie.

Deuxièmement, le pouvoir communiste recherche la sécurité aussi bien militaire qu’économique en s’assurant un approvisionnement fiable en matières premières. La route terrestre contournera le problème de la piraterie dans le détroit de Malaka en Indonésie et du Golfe d’Aden au sud de la péninsule arabique. A cet effet, un couloir secondaire sera mis en place à travers la Birmanie en direction de la Chine, afin d’éviter l’Asie du sud-est en suivant l’ancien parcours de la soie vers l’Inde. Autant la voie maritime que la route terrestre ont également comme objectif de sécuriser et de diversifier l’approvisionnement en pétrole et en gaz. De plus, les nouvelles routes de la soie se mettent hors de portée des flottes américaines dans les océans Indien et Pacifique, qui pourraient entraver le commerce en cas de conflit, perspective moins éloignée qu’avant l’arrivée de Trump au pouvoir. La sécurité de l’approvisionnement peut être assimilée à une lutte impériale contre les barbares Xiongnu vivant dans les vastes steppes de l’Asie centrale.

Nous le voyons bien, la Chine, pays millénaire, porte toujours avec elle son histoire, parfois comme un fardeau – lors des débats sur ce que le communisme a emprunté à l’empire dans ce pays – mais aussi comme une stratégie de longue haleine. Les permanences héritées de l’histoire et de la géographie semblent guider en sous-main l’empire du Milieu.

Ecrire à l’auteur : clement.guntern@leregardlibre.com

Crédit photo : © ARTE, « Le Dessous des Cartes » (YouTube)

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