Aude Seigne et l’art du puzzle littéraire

Le Regard Libre N° spécial « Ecologie – Pour un revirement intégral » – Alexandre Wälti

L’écologie, quel vaste thème ! Aussi vaste que la terre sans doute ; un équilibre entre l’homme et la nature qui est indispensable à notre survie. Qu’en dira Aude Seigne ? Sans prendre soin de notre environnement, la prochaine glaciation nous couvrira plus tôt que prévu, comme la neige en ce moment devant le Café Gavroche de Genève, le 8 décembre 2017.

Une toile large comme le monde est le troisième roman d’Aude Seigne, publié chez Zoé. Elle y aborde notamment des questions d’une actualité brûlante : la cohabitation entre les nouvelles technologies et le respect de l’environnement. Nous mentirions en affirmant que ce thème forme le cœur de l’ouvrage – quoique, vous jugerez par vous-même en le lisant.

L’écrivaine genevoise laisse toutefois une place importante à la « cause verte » puisque Birgit, personnage central, est une responsable d’ONG qui milite, jusqu’à la limite de la légalité, pour un Internet plus vert. Le lecteur rencontre ainsi grâce à elle, au fil des pages, des hackeurs, des blogueurs et autres cybernautes.

Un sujet trop peu débattu

Aude Seigne, au fil de ses recherches pour l’écriture de ce roman, a notamment « estimé que mettre au milieu de toutes ces technologies un personnage qui défend justement l’écologie est intéressant, d’autant plus que le public connaît peu la pollution qu’un ordinateur ou un smartphone sont capables de provoquer. » Le thème de l’écologie apparaît notamment lorsque Kuan et Lu Pan, père et fils, retournent dans leur Mongolie-Intérieure d’origine et se trouvent soudain au bord d’un lac toxique. Celui-ci s’est formé avec les déchets d’une entreprise traitant l’une des matières premières indispensables à la production d’un smartphone. Pensons encore aux besoins énergétiques extrêmement gourmands des data centers, qui jouent un rôle capital dans le roman et subissent même les plans d’une partie des personnages.

Le café se remplit et les conversations s’intensifient, nous abordons la singularité narrative d’Une toile large comme le monde : Flin. Aude Seigne parle affectueusement de ce câble sous-marin qui est à la fois « le personnage principal de l’histoire et le fil rouge. » Elle s’emporte. Ses gestes deviennent momentanément plus vifs lorsqu’elle évoque Tubes d’Andrew Blum, ouvrage où le correspondant du magazine Wired détaille le côté obscur et invisible d’Internet.

Elle y a notamment puisé une partie de son inspiration pour mettre Flin au centre des intrigues. Elle ajoute, avec une pointe de poésie, que ce dernier symbolise « l’endroit où passe un peu de chacun de nous puisque les données internet convergent toutes par ces câbles. » Dans le roman, elle parvient ainsi à donner une dynamique toute particulière à ses personnages puisqu’ils se rencontrent en partie grâce à Internet et que certains gagnent même leurs vies en se servant de cet outil.

Cette omniprésence du world wide web dans Une toile large comme le monde, qui n’est « en rien tout blanc ou tout noir », influence ainsi directement la construction du roman. De petites histoires autonomes qui s’assemblent autour des moyens d’Internet. Par ailleurs, lorsque nous évoquons ses influences, Aude Seigne revendique notamment celles de l’image, du cinéma et des séries télévisées. Elle confirme que celles-ci sont « plus présentes dans ce livre que dans les deux autres. » En témoigne aussi la sortie récente du premier épisode du feuilleton littéraire Stand By qu’elle a co-écrit avec Daniel Vuataz et Bruno Pellegrino du collectif AJAR.

Et la littérature romande ?

Une table entame soudain un « joyeux anniversaire » surprenant. Les lumières s’éteignent. Notre discussion s’interrompt le temps de participer au chant et de poursuivre sur un ton d’autant plus enthousiaste. Nous parlons de la place de la littérature romande dans le monde universitaire suisse. Même si Aude Seigne pense que « le terme « littérature romande » ne veut pas dire grand chose », elle déplore cependant n’avoir eu aucun auteur romand au programme durant ses études de littérature française à l’Université de Genève.

Nous prenons encore un petit salé et passons ensuite à nos traditionnelles recommandations de lectures romandes. Elle loue avec plaisir et urgence les écrits de Lorenzo Pestelli en justifiant son choix par l’écriture « entre récit de voyage et surréalisme » de l’auteur italo-suisse. Elle poursuit avec enthousiasme en précisant encore que Nicolas Bouvier et Pestelli s’appréciaient mutuellement. Elle conlut : « Encore maintenant, l’écriture de Pestelli reste quelque chose qui, malgré le fait que j’aie écrit un mémoire sur lui, garde un pouvoir de fascination pour moi, quelque chose d’à part. Il y a une dimension fragmentaire qui est de l’odre des flashs de voyage. » Cela en dit peut-être beaucoup sur son amour pour l’écriture fragmentaire. Elle ajoute, dans un dernier susaut de vivacité et un sourire soudain, que son « auteur vivant préféré, c’est Noëlle Revaz. »

Le burn-out et l’écriture inclusive

Nous revenons donc à Birgit pour conclure notre conversation. Aude Seigne l’a d’abord imaginé comme la « femme parfaite ». Ce personnage personnifie un second thème important que l’écrivaine abordait déjà dans Les neiges de Damas : le burn-out. Elle nous confesse que c’est effectivement « un sujet qui la touche parce qu’elle trouve que le monde du travail est une chose dont on ne parle pas assez dans la littérature. » Elle ajoute encore : « de plus en plus, la question n’est plus à quel moment on fait un burn-out, mais plutôt quand est-ce que le burn-out arrivera ? Comme si c’était prévu d’avance. » Birgit, elle, le subit lorsqu’un petit détail du monde numérique lui fait perdre contrôle et c’est à ce moment que la maladie la frappe.

Non seulement Aude Seigne parle de thèmes contemporains tels que l’écologie ou le burn-out, mais elle le fait surtout avec une plume affutée à l’assemblage des fragments d’un puzzle littéraire. D’abord l’histoire s’éparpille avant de s’assembler étape après étape. Une toile large comme le monde témoigne effectivement d’un style qui se précise au fil des romans et des projets. C’est d’autant plus vrai au moment de relire dans le train du retour quelques passages de son premier livre : Chroniques de l’Occident nomade, paru en 2011. Nous y trouvons un sens du regard fin et nous pensons à la Toile, comme l’écrivaine a qualifié affectueusement son dernier roman, où elle se transforme en romancière qui est toujours aussi attachée à l’art de raconter des fragments de vies.

Ecrire à l’auteur : alexandre.waelti@leregardlibre.com

Crédit photo : © Nadège Dell’Omo

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