« Chien » : la passivité de la compréhension

Les mercredis du cinéma – Hélène Lavoyer

« On a un personnage qui est dénué de cynisme et qui n’a pas d’ambition. Mais qui va essayer de vivre quand même. » Samuel Benchetrit

Jacques (Vincent Macaigne) est un chien. En tant que tel, il observe les gens. Les aide, de temps en temps. Jacques aime la douceur. C’est un chien. Quand il se fait quitter par sa femme (Vanessa Paradis), Jacques ne dit rien. Il ne pleurniche même pas car il comprend. Mais il revient, trouve les tennis rouge de taille 47 à l’entrée de la porte de la chambre du couple qu’il formait avec elle. Son fils, Victor (Tom Canivet), le surprend dans sa chambre et le regarde depuis son lit alors que Jacques lui sourit dans la pénombre. Il ne dit rien. Ne sourit pas en retour.

A son départ, Jacques décide d’adopter un chien. Un compagnon de quelques heures à peine, puisqu’il se fait écraser par un bus sur le chemin menant à l’hôtel que Jacques bientôt ne peut plus payer, puisqu’il n’a bientôt plus d’argent, puisqu’il va se faire licencier.

Mais il trouve un nouveau maître. Le vendeur de chien, Max (Bouli Lanners), celui qui lui a vendu ce petit chien dont il ne reste à présent qu’une tache de sombre sur le bitume. C’est avec lui que Jacques découvre l’autre vie du chien. Celle des ordres et des menaces, des coups et des plaintes lancés à la lune, gonflés de l’espoir de la fuite et de l’appel du bois. Jusqu’au dernier soir d’une vie d’homme qu’il ne comprenait pas.

La seconde vie de Jacques lui convient beaucoup mieux. Dans le salon de cette maison qu’il connut un jour sans pour autant en être conscient, Jacques peut manger la tennis rouge taille 47 du père de Victor et observer les gouttes de pluie coursant sur la vitre, le crépuscule ou la clarté de la nuit et la propagation d’ondes transversales à la surface de l’eau. La mère est douce avec Jacques, et l’enfant ne manque jamais de lui dire au revoir à son départ de la maison. Jacques est un chien, né d’une violence ancienne et d’un innommable passé.

La situation humaine

Le film de Samuel Benchetrit, tiré de son livre au même titre, porte en lui de multiples messages et échos à la complexité humaine. Une chose est sûre : de la salle personne ne peut ressortir indemne. Un autre de ces films qui dérangent encore les jours qui suivent sa projection, et dont l’heure et demie écoulée semble ne pas avoir fermé le questionnement.

Premièrement et par la lenteur parfois insoutenable du personnage à réagirla plupart du temps par une simple expression sur sa face infiniment décontenancée, la réflexion commence autour de la passivité et l’obéissance. Deux thèmes qui n’auront de cesse de déranger le spectateur, puisque cet humain à l’âme de chien laissera s’enchaîner les événements sans rien n’y changer, ou presque.

Par la suite, ce seront violence, soumission et impuissance. Tout à coup le cœur se serre et se gorge d’une volonté de réagir à la place de l’inactif Jacques, afin de lui sauver la peau. Nous comprenons alors que l’on ne peut rien pour les autres à moins qu’eux-mêmes ne soient volontaires au changement. Une rude leçon de vie que nous enseigne Vincent Macaigne sans tomber dans le piège du pathétique et sans laisser son personnage se faire prendre en pitié.

Peut-être aussi y a-t-il dans cet univers parfois drôle que nous expose Benchetrit l’infâme possibilité que la gentillesse et la compréhension ne soient ni des aides, ni des qualités suffisantes pour trouver le bonheur, mais le vilain masque de la passivité, du « je n’sais pas », du temps qui passe dicté par la loi du « ça m’est égal ».

L’état animal

Un autre thème se dessine petit à petit : l’homme est un animal comme les autres, sauf qu’il est incapable d’accepter la simplicité. Il cherche profit, pouvoir, bonheur, sans même savoir où poser son regard. Celui de Jacques lui permet de rêver à sa guise puisqu’à l’image de nos canidés préférés, il n’existe pour lui rien de plus beau que la simplicité.

La loi de la Nature s’impose dans cette œuvre perturbante : l’inactif et faible animal meurt après avoir été torturé, abusé, poursuivi ou rejeté par d’autres bêtes, simplement plus animées de vie que lui. En réalité, tous les personnages sont des chiens. Et il n’est pas impossible qu’aux yeux du réalisateur, chacun d’entre nous en soit un.

Ainsi sortis de leur apparence et soudain habillés de traits humains, les animaux mettent de leur ressenti à l’esprit du spectateur et lui permet de saisir toute l’horreur de la brutalité infligée aux « bêtes » par les être humains. Un sujet pouvant paraître secondaire, mais qui se place selon nous au centre du questionnement proposé par le film.

Ecrire à l’auteur : helene.lavoyer@leregardlibre.com

Crédit photo : © Adok Films

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