« Frankenstein » revisité dans « La Fabrique des monstres »

Le Regard Libre N° 36 – Jonas Follonier

Jean-François Peyret, metteur en scène important dans le théâtre français des dernières décennies, tient depuis longtemps à proposer un théâtre sur le thème du destin technique de l’homme. Après avoir notamment monté les spectacles Le Traité des formes ou Ex vivo/In vitro avec le biologiste Alain Prochiantz, c’est une réadaptation du roman Frankenstein de Mary Shelley qu’il a montée en février dernier au Théâtre de Vidy à Lausanne. Rencontre.

Jonas Follonier : Selon votre propre expression, vous « exposez le théâtre à la science. » D’où vous est venue cette identité artistique ?

Jean-François Peyret : Je pense que plusieurs fils se sont noués au cours des années. Il y a d’abord une sensibilité aux questions que posent la science et la technique à notre époque, pour le meilleur et pour le pire. Je suis né en même temps qu’Hiroshima : nous sommes passés de la science comme synonyme des Lumières à ce que j’appelle le « paradigme tragique ». Il y a eu par la suite les révolutions biologique et numérique. Tous ces bouleversements forment autant d’éléments qui expliquent mon cheminement.

Bertolt Brecht a également inspiré votre théâtre, n’est-ce pas ?

Absolument. Brecht avait suivi cette idée de faire un « théâtre de l’ère scientifique ». Je ne dis pas que je suis à la hauteur de la situation, mais la dimension brechtienne m’a servi d’injonction, c’est vrai. Mais ce sont aussi des circonstances du monde du théâtre et notamment des rencontres qui m’ont amené à suivre un tournant dans ma carrière, il y a vingt-trois ans. Les choses se sont enchaînées d’un spectacle à l’autre.

Une figure très présente dans vos spectacles, justement, c’est Prométhée. Peut-on le voir comme un fil rouge des pièces que vous montez ?

Prométhée est toujours présent bien que je ne l’aie jamais affronté de plein fouet. Je me suis tout d’abord attaqué à Faust ; maintenant, je m’attaque d’une certaine manière à Frankenstein. Il reste que Prométhée a toute son importance, notamment par la pièce éponyme qui m’a été transmise par Heiner Müller, auteur qui compte beaucoup pour moi et qui avait traduit la pièce. Prométhée, quoique plus présent dans mes séminaires universitaires que sur le plateau, demeure une figure qui habite mes réflexions théâtrales. L’homme promothéen nous amène par exemple à la catastrophe naturelle, question à laquelle je ne suis pas insensible et qui brûle d’actualité.

Venons-en maintenant à la pièce La Fabrique des monstres que vous mettez en scène. Pourquoi le sous-titre Démesure pour mesure ?

Ce sous-titre fait référence à Mesure pour mesure de Shakespeare et à Homme pour homme de Brecht. Il renvoie à cette idée qu’il y a dans la passion scientifique, dans la soif de connaître, une hybris, une démesure. Y a-t-il au fond quelque chose au-delà des nécessités adaptatives de l’homme qui fait que le cerveau est un organe démesuré ? L’homme est sans doute l’objet le plus curieux – dans tous les sens du terme – de la nature. Le sous-titre de la pièce veut jouer sur cette donnée shakespearienne et cette idée de démesure, essentielle à Frankenstein.

Les jeunes artistes Victor Lenoble et Joël Maillard se retrouvent sur le plateau avec les très confirmés Jeanne Balibar et Jacques Bonaffé. Pourquoi avoir choisi ces comédiens ?

En ce qui concerne Jeanne et Jacques, j’avais déjà travaillé avec eux. Nous avons beaucoup de complicité ; je les avais fait jouer ensemble d’ailleurs. Il y avait donc un désir de travailler à nouveau ensemble. J’avais également déjà travaillé avec Victor Lenoble sur un autre projet. C’est lui qui m’a présenté Joël Maillard, que je n’avais jamais fait jouer. Or il est essentiel qu’à chaque distribution, il y ait des comédiens que l’on découvre. Il était également important qu’il y ait une inscription locale, Joël venant de Lausanne. Le montage de cette pièce a été un travail pour les comédiens et par les comédiens. La partition n’était pas écrite : chaque comédien est porteur d’un théâtre différent, et c’est précisément la thématique du monstre dans le roman de Mary Shelley.

En quoi a consisté votre collaboration avec Julie Valero pour la dramaturgie ?

Il s’agit d’une vieille histoire. Julie Valero était mon étudiante à la Sorbonne. C’est une intellectuelle qui a toujours été intéressée par le plateau. La première fois qu’elle a travaillé avec moi, c’était pour la production. Elle est ensuite devenue mon assistante et dramaturge, au sens où c’est une personne qui vient entre le plateau et les livres. Je pratique beaucoup l’art de la conversation. J’engage des dialogues avec des scientifiques, mais aussi justement avec des personnes d’autres générations, comme Julie par exemple. Tout cela marche aussi à l’amitié.

Quel rapport avez-vous choisi d’établir avec le roman de Mary Shelley ?

L’idée de départ était de ne pas s’inscrire dans la mémoire du livre. Nous ne souhaitions pas faire d’adaptation, du moins pas en suivant la manière logique de faire les choses. Nous désirions privilégier ce qui reste de cette fable dans la tête de chaque comédien. Nous avons mis beaucoup de temps à concevoir la pièce, parce que nous avons été fascinés par Frankenstein, qui est un grand ouvrage. Si bien que, contrairement à ce que je fais d’habitude, nous n’avons pas intégré beaucoup de références contemporaines ou de mélange avec d’autres textes. Il fallait partir du livre et, d’une certaine manière, ne pas en sortir.

On dit de votre théâtre qu’il est exigeant. Que pensez-vous de ce qualificatif ?

Exigeant, oui, dans la mesure où je pense qu’il faut essayer de faire du théâtre avec le plus haut degré d’exigence possible, quitte à ne pas savoir ce que l’on fait. Je pense qu’il faut avoir une certaine idée du travail. J’ai entendu que mon théâtre serait trop exigeant. Mais qu’est-ce que cela veut dire pour une œuvre ? Le théâtre n’est pas un produit de marketing. Un savant doit être exigeant pour arriver à quelque chose.

Faut-il pour autant risquer de ne pas être accesible en cherchant trop l’exigence ?

Il y a actuellement un populisme rampant qui fait qu’à chaque fois que l’on prononce une phrase avec une relative, on est accusé d’être d’élitiste. Nous nous trouvons dans une période de crise pour le théâtre, qui vit également un changement de public. Là où je veux en venir, c’est que la question de l’accessibilité du théâtre dépend aussi de la compétence du public. Lorsque les gens qui allaient au théâtre étaient plus compétents, on peut dire que le théâtre était plus accessible. Il faut se poser la question suivante : l’art est-il quelque chose de l’ordre de la consommation immédiate, ou ne relèverait-il pas plutôt d’un certain apprentissage ? La Fabrique des monstres comme Frankenstein se fondent sur la question de l’apprentissage.

Que pensez-vous du transhumanisme, de l’augmentation humaine, vous qui plongez le théâtre dans ce genre de questions actuelles ? Avez-vous une posture inquiète, une posture curieuse ?

Ni l’une, ni l’autre. En tant qu’artiste, j’essaie d’éviter le mot de transhumanisme pour ne pas me retrouver dans le débat philosophico-médiatique qui lui est lié, notamment en France. J’opère une sorte de repli stratégique. En réalité, je m’en fiche de tout ça. L’art, c’est prendre de petits détails et travailler dessus. Je suis de l’avis qu’il ne faut pas abandonner les choses aux philosophes, mais laisser place à une simple lecture de Mary Shelley. De la même manière que pour le clonage, qui était au centre de l’actualité quand j’ai mis en scène Faust dans les années quatre-vingt, la question n’est pas : « suis-je pour ou contre ? » Il s’agit au contraire d’ouvrir les portes de l’imagination. C’est ce que j’ai tenté de faire avec ma pièce, qui, tout en suivant l’ouvrage Frankenstein, l’a rendu plus confus, peut-être même trop confus.

Ecrire à l’auteur : jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo : © Mathilda Olmi

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