Le Chant des Scorpions, ou les abîmes du désert du Rajasthan

Les mercredis du cinéma – Hélène Lavoyer

« Piqûre de scorpion, morsure de serpent, elle écoute le poison. Et elle chante. Le mantra des scorpions. » Aadam

Des creux souples des dunes de l’immense espace désertique du Rajasthan s’élève un chant, lent. « Ô mon maître, entends ma prière », entonne Nooran (Golshifteh Farahani), accroupie au chevet d’un mourant piqué par un scorpion. Le village entier écoute, comme ensorcelé par la voix portée dans la nuit grâce au vent, part remuer les grains de sable beige et fin.

Un peu à l’écart, Aadam (Irrfan Khan) se lève, comme saisi par la beauté du chant et des traits fins de la guérisseuse. Lentement, il reprend place alors qu’à ses yeux monte une marée de larmes. Son compagnon de route, apparemment lassé de suivre la farouche Nooran, se montre insensible aux chants ancestraux qu’elle entonne sans crainte ni voile afin de guérir les hommes.

Une nuit, alors qu’elle est appelée par un jeune garçon dans le but de sauver un homme atteint par le venin d’un scorpion, ni dieux ni astres ne se manifestent pour sauver Nooran, prise au piège. Elle perd la bataille. Violée et bafouée, « arrachée à elle-même », elle se voit expulsée de son village sans ménagement et part à la recherche de son chant, disparu en même temps que cette partie d’elle qui la faisait femme et guérisseuse, traductrice et interprète des dieux.

Pourtant, l’ombre éperdument amoureuse d’Aadam ne perd jamais la trace de la presque magicienne. Abandonnée de tous et surtout de sa grand-mère qui lui a tout appris, éclipsée elle aussi la nuit du drame, Nooran accepte de se marier à celui qu’elle avait eu la force de rejeter et d’ignorer longtemps durant. Pour autant, il n’ose la toucher mais rêve, tout en observant son visage baigné de lune, d’obtenir un jour sa confiance.

Nooran s’habitue, avec un temps dont on ne connaît la durée et qui ne compte plus, à la vie de famille et parvient à se faire aimer de la fille d’Aadam. L’espérance et la force renouvelées s’écroulent soudain, lorsqu’elle apprend de son agresseur une vérité bousculant tout ce qui encore lui subsistait. Fière, Nooran laisse mourir le bandit bientôt enseveli de ses mains sous la poudre beige s’étirant à l’infini, et entreprend une vengeance à la hauteur de l’atrocité subie quelque temps auparavant dans les abîmes insondables du désert.

Un voyage musical initiatique

Il est certain que, lorsque l’on s’intéresse à l’ « autre » – aux différentes manières de vivre, de soigner, de manger, aux traditions de l’altérité ou à ses plus récentes habitudes – l’ouverture d’esprit se voit augmentée mais surtout nécessaire dès le début, afin d’accueillir sans jugements ce que cet « autre » a à proposer.

C’est ce qu’il se passe avec Le chant des Scorpions, dès les premières secondes où rien ne bouge sur l’écran noir, alors qu’une musique venue d’un ailleurs intemporel débute et que quelques noms commencent à défiler. Les notes et la lenteur de leur succession sont comme une douleur lancinante qui ne nous quitte pas. Il semble évident que la simple histoire d’amour à laquelle nous nous attendions sera bien plus saisissante que nous n’aurions pu l’imaginer.

Comme un appel à la vie lancé des tréfonds de l’âme, Nooran déclame ces prières chantées par une voix non sans failles mais transportant l’esprit au milieu du désert des scorpions. A chaque note, chaque mouvement de tonalité, nous qui n’avions jamais entendu de pareils chants, nous nous sentons tout d’abord presque gênés par tant d’authenticité.

Cependant, l’investissement du personnage de Nooran, sa jeunesse, et son rôle de guérisseuse, transpercent les entraves et nous emmènent dans ce fabuleux voyage musical. Toujours présente même lorsque la jeune femme perd son chant, la musique tend à exprimer les émotions tout autant qu’à annoncer les événements ou vocations des personnages.

La pratique ancestrale que Nooran tient de sa grand-mère présente un lien immémorial avec les dieux et les anciens de ce désert du Rajasthan. Ecouter ces chants accompagnés d’instruments typiques tels que le sarangi ou le tabla, c’est être témoin de l’importance et de la beauté qu’ont les croyances et les pratiques spirituelles, alors même qu’en Europe elles tendent à s’étioler.

La futilité du temps

Alors que les scènes de nuit et de jour se succèdent, toutes plus belles les unes que les autres, apportant chacune une lumière différente, mélange des teintes beige du sable aux couleurs variées des saris féminins ou des turbans portés par certains hommes, le temps n’a plus d’importance.

Nous ne saurions d’ailleurs pas le suivre ni le comprendre, dans ce film d’Anup Singh. Relégué au second plan par des scènes longues, composées parfois d’une grande quantité de plans-séquences et proposant plusieurs points de vue s’enchaînant inlassablement, l’emprise des heures, des jours, des nuits, s’affaiblit jusqu’à nous faire accepter que des mois entiers s’écoulent entre deux scènes et qu’il en faille parfois cinq pour décrire une journée.

Au vu de la longueur du film – deux heures – il était effectivement nécessaire de faire oublier le temps aux spectateurs également. Malgré tout, c’est surtout la beauté d’un paysage lointain et méconnu, celle du visage de Golshifteh Farahani et de la luminosité prodigieuse contenue dans les images qui maintiennent en haleine.

De la vie sociale au Rajasthan

Un élément par-dessus tous les autres donne à ce film sa grandeur : l’authenticité des acteurs qui permet la découverte ébahie de la vie sociale et pratique dans le désert du Rajasthan. Pour les besoins du film, Golshifteh Farahani a appris la phonétique hindi, et l’absence de doublage plonge plus encore dans cette société indienne.

Dans la relation de profonde intimité liant la jeune Nooran à sa grand-mère, qu’elle appelle affectueusement « Amma », se cachent de multiples détails et les finesses d’un rapport maître-élève. On y retrouve le respect inébranlable pour les aïeux, et la dureté d’Amma à l’égard de sa petite fille reflète cette conscience que la spiritualité demande de la rigueur et du sacrifice.

En tant que maître, Amma est froide, intraitable, comme lorsqu’elle envoie Nooran chanter dans les dunes en pleine nuit, lui proclamant de sages paroles tout en lui tirant l’oreille à lui en faire mal ; comme lorsqu’elle lui assène que, bientôt, il lui faudra quitter les lieux et se marier.

Par ailleurs, les sujets du viol et de la place de la femme dans la société font inévitablement partie des thématiques majeures du film, et la scène montrant Nooran déambulant avec un tissu épais masquant son visage, suivie directement de l’annonce, par deux femmes âgées du village, de son expulsion, portent à l’écran l’indifférence et le regard infiniment dur porté sur ces femmes que d’autres ont arrachées à elles-mêmes.

En définitive, la qualité esthétique du film, sa bande-son imposant la patience, attisant la curiosité, permettent aux cent-vingt minutes de s’écouler sans ennui. Malgré tout, nous avons noté la langueur de certaines scènes, et l’incertitude de leur utilité. Le scénario, plutôt élémentaire, est gonflé par ces images époustouflantes du désert et, surtout, par la qualité de jeu de chacun des acteurs.

Ecrire à l’auteur : lavoyer.helene@leregardlibre.com

Crédit photo : © Agora Films

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