« Red Sparrow », quand l’innocence n’existe plus

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

« – Tu es venu t’apitoyer ?
– Non, je suis venu pour t’aider. »

Une jeune femme se prépare pour sa représentation de danse au Théâtre du Bolchoï cependant qu’un homme glisse un pistolet dans sa ceinture à l’arrière de ses pantalons. Le ballet s’ouvre ; la nuit tombe. Les violons du Théâtre s’engagent tout en douceur ; l’homme armé s’engage dans une ruelle. Les violons s’accélèrent et la tension monte pour l’homme : il est suivi. La danseuse étoile entre en scène. Elle est lumineuse et gracieuse. Les sirènes de la police s’enclenchent. L’homme tâche de fuir au pas de course. La danseuse, de son côté, saute sur ses pointes. Elégante. L’homme est cerné ; la danseuse chute violemment.

Dominika est la danseuse du Bolchoï ; Nathaniel, l’homme arrêté. La première vit une tragédie sans nom : le tibia cassé, elle a tout perdu, sa carrière est terminée. Le second est un agent américain en Russie. Il a été libéré, mais renvoyé au pays. Les deux vivent un grave échec. Ils connaissent aussi un tremplin. Via son oncle très puissant et influent, Dominika, désespérée, intègre une école d’Etat formant les dits « moineaux ». Ceux-ci utilisent la séduction pour approcher l’ennemi et le combattre. Nathaniel réussit à obtenir un nouveau mandat en Europe de l’Est. Les deux agents doivent se rencontrer pour leur mission respective, entre charme et manipulation.

La complexité des Russes

Les apparences sont parfois trompeuses. C’est le cas dans le film comme au sujet du film. Toute l’histoire est basée sur la méfiance et le mensonge.  En lisant le synopsis de Red Sparrow avant la séance, il y a de quoi se méfier aussi. Genre espionnage, type banal, histoire d’amour jolie, femmes fatales, moraline en hommage à la fin. Or la nouvelle réalisation de Francis Lawrence balaie d’un revers de main ces clichés, hormis ceux de la présence des femmes fatales – pour la plus grande joie du public masculin.

Quasiment tout est complexe dans le film : trame comme personnages. Ces derniers demeurent cependant beaucoup plus intéressants du côté russe. Le scénario est assez déséquilibré entre Russes et Américains. Les premiers portent en eux le mystère permanent, les seconds sont tous pareils : gentils et bienveillants. On pourrait croire à un manichéisme malvenu. Il y a certes une part de manichéisme, néanmoins elle n’est pas gênante dans la mesure où la mission des Russes est considérée comme tout aussi légitime que celle des Américains, voire davantage.

Des femmes slaves et chaudes

Par ailleurs, le sujet est russe et l’histoire se passe pour sa grande majorité en Russie. C’est un élément d’explication. Les Américains n’existent que relativement aux Russes et sous leur regard. Pour revenir à la source, il est question des moineaux. Ce penchant-là du film prend une dimension philosophique digne d’intérêt s’ouvrant sur une vraie réflexion sociétale. Peut-on tout sacrifier pour le bien, ou ce que l’on considère comme tel ?

Les moineaux apprennent la leçon dans la souffrance et l’humiliation : tout peut être sacrifié pour la patrie, tout doit être mis en œuvre contre l’ennemi. Avec un cynisme grandissant, les moineaux apprennent à accepter le viol, à appliquer des fellations sur commande, à sourire face aux gifles, à se défaire de toute émotion. Dominika, celle qui incarnait la victime par excellence de manière un peu facile et pathétique d’ailleurs, devient aussi impassible qu’un robot, mais séduisante à la mode slave et chaude.

Une ambiance russe et d’incessants rebondissements

Toujours dans le scénario, la réflexion philosophique s’exprime dans des petites sentences éternelles comme « Chaque être humain est un puzzle de besoins. » Ces phrases conviennent parce qu’elles sont prononcées par les Russes, souvent filmés dans une contre-plongée qui leur donne un air plus grave et obscur. On se croirait presque parfois au cœur du film d’auteur russe où ce genre de phrases sont prononcées par un acteur en col roulé à la lèvre inférieure légèrement pendante, filmé de profil, regard dans le vide de l’absurde. Plaisanterie à part, heureusement que Red Sparrow limite ces usages, sans quoi il virerait vite à la caricature.

Outre l’allure philosophie nouvelle vague russe, l’ambiance du pays s’apprécie dans l’anglais prononcé à la russe dans la version originale anglaise. D’aucuns ont crié au ridicule. En réalité, la pratique est plutôt classe. Les mots traînent quasi-théâtralement, rendant dramatique un simple « bonjour ». Franchement, on s’y croit. La Russie du film, bien que parlant anglais, est parfumée de vodka, de compromissions et surtout d’honneur.

Enfin, l’ensemble du long-métrage se met au service d’un coup de maître : le suspens porté à son plus noble niveau. Incessamment, les protagonistes comme les spectateurs subissent des surprises. Les rebondissements sont maniés avec une délicatesse et une élégance magistrales. Chaque scène contredit la précédente. On ne sait plus qui travaille pour qui, qui travaille pour quoi ; on ne sait plus si le mot « vérité » a encore un sens. Sans s’égarer, Red Sparrow confond les pistes et se garde de livrer un message moral. Après tout, l’agent Dominika montre bien que l’innocence n’existe plus.

« Un jour tu comprendras. »

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © Twentieth Century Fox

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