Qu’est-ce que le mal ?

Le Regard Libre N° 36 – Loris S. Musumeci

La question est grave. Les philosophes s’y sont écorchés. Ce qui pose la difficulté majeure pour une interrogation d’une telle ampleur, c’est son mystère inépuisable, le sentiment de frustration qu’elle provoque à ne jamais pouvoir y apporter une réponse satisfaisante. L’article se limitera donc à quelques réflexions, inspirées de maîtres.

Avant de se demander ce qu’est le mal, il convient de questionner son existence même. Le mal existe-t-il au même titre que le bien ? Une conception manichéenne considèrerait que oui. Le bien se construirait en opposition au mal ; le mal en opposition au bien. Les deux créeraient un équilibre dans leur éternel affrontement. La puissance du bien contre la force du mal. Les démons du mal contre les anges du bien.

Saint Augustin ne s’est pas contenté de cette idée. Bien qu’elle puisse en effet paraître cohérente, elle se révèle plutôt simpliste. Si le bien et le mal, Dieu et le diable, s’affrontaient en permanence, ils se placeraient sur un même plan, voire une équivalence. Or, Dieu est la plénitude de l’être, dans sa conception même que la raison humaine se fait de lui. Déjà chez Platon comme chez Aristote, il correspond au Bien. Ce qui est bon est, ce qui est, est bon ; dans la mesure où le bien induit une croissance, un accomplissement. Le mal, une destruction.

Privatio boni

De plus, comme il demeure au principe, Dieu a créé toutes choses. Il a par conséquent créé le diable aussi. C’est pourquoi, sur une crête intellectuelle aussi fine que délicate, Thomas d’Aquin, à la suite du saint d’Hippone, affirme que le mal n’a pas d’essence propre ; l’essence logeant du côté du bien, de Dieu. Le mal existe, certes, mais relativement au bien. Il consiste en une privatio boni, c’est-à-dire une privation de bien. 

En d’autres termes, le mal est un manque de bien. Tout ce qui n’est pas bien fait défaut à l’être. Plus concrètement, la haine est un manque d’amour ; la maladie, une privation de bonne santé ; l’ignorance, une vacuité de connaissance. Exemple encore plus parlant : celui du trou. Quelle est l’existence d’un trou ? Est-il seulement quelque chose ? Qu’en est-il de sa consistance ? Par analogie au mal, le trou dans un rideau n’est qu’une privation de tissu. Là où « est » le trou, il n’y a pas de rideau. Mais à ce point encore, le trou n’existe que relativement à la nappe.

L’expérience du mal

Pour affiner la réflexion, de nombreux philosophes s’accordent sur le fait qu’un mal n’est pas seulement la privation d’un bien, mais précisément la privation d’un bien dû. Après tout, qu’une chaise ou une fleur souffrent de cécité n’est pas un mal, car le bien précieux de la vue ne leur est pas dû, selon leur nature. En revanche, si Suzanne est aveugle, c’est un mal. Un vrai mal, précisément parce que la vue lui est due. Selon sa nature d’être humain, Suzanne devrait être dotée du sens de la vue.

Enfin, que dire de l’expérience du mal ? Il est charmant et agréable de cogiter l’absence d’une essence propre du mal ; pourtant, des personnes souffrent. Pleurs et grincements de dents déchirent les hommes. Les larmes chaudes marquent les joues de la mère qui a perdu son enfant. Le mal, dans l’expérience, est une réalité à part entière. Plus exactement parlant, il faut utiliser le terme de malheur. Celui-là même qui nous atteint, face auquel, la prière pour certains, la compassion pour chacun, restent les seules réponses valables.

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © Loris S. Musumeci pour Le Regard Libre

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