Fortuna, l’espoir d’un sort chanceux

Les mercredis du cinéma – Alexandre Wälti

Un hospice, une adolescente éthiopienne, deux religions qui cohabitent et un amour illégal sont les ingrédients principaux de Fortuna, réalisé par Germinal Roaux. Le film se déroule à plus de 2000 mètres d’altitude entre les parois rocheuses et enneigées des Alpes. Une zone hostile ou d’accueil. Un territoire isolé ou de partage. Une plaine d’abandon ou de liberté. Ces mots en ouverture du long-métrage :

Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit ; mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va. Il en est ainsi de tout homme qui est né de l’Esprit. (Jean 3:8)

Le décor se prête bien à un cinéma qui montre plutôt que de dire. Une particularité qui a apparemment inspiré le photographe qu’est Germinal Roaux avant d’être un réalisateur. Ce dernier utilise aussi la lumière comme un révélateur précis des traits naturels de ses acteurs. Cette caractéristique est notamment flagrante dans les mises en scène photographiques qui rythment Fortuna. Un soin de l’image qui apparaît clairement dans ses cadrages. Ils sont souvent serrés sur les visages, la peau ou les symboles religieux. Ses plans larges s’ouvrent toujours sur le monde et témoignent aussi d’un soin particulier pour l’esthétique. Son jeu cinématographique sur les formes du paysage ne passe pas inaperçu non plus.

L’urgence de montrer l’intime de l’être humain

Il dévoile ainsi progressivement et lentement l’intimité de ses personnages avec une pudeur pondérée qui évite la chute dans le vulgaire voyeurisme ou dans l’intrusion. Comme s’il tournait un documentaire avec les techniques esthétiques de la fiction. Cette singularité apparaît dans le soin qu’il met notamment dans le filmage des scènes où la jeune Fortuna – Kidist Siyum Beza, absorbant toute l’attention – prie face à la Vierge Marie sans que les spectateurs ne connaissent les raisons précises des prières de la jeune fille. Sachant seulement qu’elles sont urgentes et indispensables. Il y a aussi les instants de confession et de complicité qu’elle partage avec l’âne de l’hospice, son seul véritable ami de confiance.

De quelle intimité parlons-nous ? Celle d’êtres humaines exilés qui n’ont plus d’espace qui leur appartient, qui ont l’incertitude comme seul lendemain et qui n’ont que le partage mutuel à l’intérieur de l’hospice pour moteur de vie. Le réalisateur lausannois parvient par ailleurs à utiliser la tension grandissante – le secret d’une grossesse illégale dans le pays d’accueil et tolérée dans celui d’origine – qui unit Fortuna, 14 ans, et Kabir (Assefa Zerihun Gudeta, brute au cœur tendre), 26 ans. Cette tension est également le point de départ de tous les nœuds et questionnements du scénario, autant pour les frères de l’hospice que pour tous les autres.

Une plongée sensible dans le personnage principal

L’autre singularité du film est l’usage continuel de contrastes émotionnels pour nous mettre à la place de Fortuna et nous confronter frontalement à ses inquiétudes. Faire voir le monde par ses yeux. Faire sentir ses tressaillements intimes. C’est par exemple la superposition brillante de la tristesse profonde et silencieuse de Fortuna, suite au premier rejet qu’elle subit de la part de Kabir, par dessus la joie pure et espiègle d’une fête dansante dans l’hospice où elle retrouve l’homme qu’elle aime si fort malgré tout.

Si ce n’était que ça, alors rien ne serait spécial. Cette scène, qui est filmée au ralenti, condense toute la tension du film en un climax qui se suspend dans le temps. Plutôt que l’explosion émotionnelle, la consomption. Germinal Roaux renforce et fige ainsi l’effet de contraste initial en extrayant, à la manière d’un portrait, l’émotion du changement d’humeur du plus profond des pupilles de Fortuna.

Et là, et bien là, des larmes ont coulé.

« Ô Zacharie !
Nous t’annonçons la bonne nouvelle d’un garçon ;
son nom sera Jean. » (Coran 19:7)

Ecrire à l’auteur : alexandre.waelti@leregardlibre.com

Crédit photo : © Vega Film

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