« The Third Murder » 

Les mercredis du cinéma – Hélène Lavoyer

« Jusqu’à présent, je n’avais personne à qui en parler. Ça ne peut pas être pire. »

Sur les rives du fleuve, éloignés des agitations nocturnes et des regards indiscrets, marchent l’un derrière l’autre Misumi (Koji Yakusho) et son ancien employeur. Piano et violoncelle entonnent en crescendo leur litanie, trop douce à cet instant où, sous les yeux du spectateur, Misumi assassine puis brûle celui qui l’a licencié quelques jours auparavant.

Derrière la vitre du parloir où ils retourneront souvent, Maître Shigemori (Masaharu Fukuyama) et ses associés, Daisuke Settsu (Kotaro Yoshida) et Kawashima (Shinnosuke Mitsushima), entendent le témoignage incertain de Misumi, qui a déjà avoué le meurtre à la police ainsi qu’au procureur. Le retour en arrière étant stratégiquement impossible si Shigemori désire éviter la peine de mort à son client, ils décident de plaider coupable.

Shigemori ne cessera pourtant pas de vouloir atténuer la peine ; gagner les procès, c’est son travail. Et alors que son enquête avance, de nombreuses questions s’immiscent et brouillent les pistes ; Misumi lui-même semble se consacrer à tacher la vérité d’oublis et de contradictions, et le témoignage de Sakie (Suzu Hirose), fille de la victime, porte encore l’indifférent Maître Shigemori à douter de la culpabilité de son client.

Le mystère qui ne se résout jamais

Alors que débute le film de Hirokazu Kore-eda (Tel Père, Tel Fils, 2013) sur cette scène de meurtre, couverte par la beauté d’une mélodie tranquille puis en dévoilant la dimension judiciaire, difficile de ne pas s’attendre à un scénario classique du cinéma et des séries occidentales : un meurtre, un coupable, une enquête, de poétiques plaidoyers et à l’issue de tout cela, l’inévitable jugement.

Mais rien, rien de ce que nous présente le talentueux réalisateur ne saute aux yeux. Mieux encore, le mystère se dilate au compte-gouttes, et l’unité de la bande-son, des images et des dialogues repousse l’ennui jusqu’à son effacement total ; un défi de taille pour un film aussi long – 124 minutes.

Hirokazu Kore-eda est magistral et propose une cohérence qu’il construit de la multitude, d’éléments à première vue hétéroclites. Sans arrêt, il bouscule les attentes et autres spéculations du public, notamment grâce à une alternance des plans, des paysages, et un relais parfaitement rythmé entre les silences et les dialogues ou la musique.

Une interrogation s’immisce également, et perdure encore, s’approfondit grâce aux énigmatiques dialogues dans lesquels nous nous voyons ballotés d’une vérité à l’autre : à qui revient le droit du jugement ? Qui est maître de la vérité, de la Justice ? Alors qu’il paraît évident que ni l’avocat ni l’accusé n’en sont les serviteurs, l’évolution de l’histoire nous prouve que les justes ne se trouvent pas toujours maillet à la main. Au contraire, la conservation de leur réputation et des délais compte plus que la vérité.

En définitive, l’identité du coupable n’a plus d’importance et le besoin pour nous de lui donner un visage non plus. C’est cette remise en question des institutions judiciaires, des métiers de droit et, surtout, la complexité de la réalité due aux multiples regards qu’il est possible de poser sur elle, qui prennent le dessus sur un dénouement limpide.

De la qualité de l’image

Nous l’avons dit : la variété des cadres où évoluent les personnages apporte beaucoup à ce film qui aurait sans doute perdu de son attrait s’il n’avait été possible de « vivre » avec eux leur évolution. Alors que la stratégie et l’ambition s’imposent dans le bureau des trois avocats, c’est ce mystère toujours plus opaque qui investit les lieux où Maître Shigemori cherche la vérité.

Sans jamais user d’effets spéciaux, Hirokazu Kore-eda nous fait suivre les pérégrinations des avocats. Ces dernières les entraîneront notamment dans une vallée reculée, où ils désirent trouver la fille de Misumi, qu’il n’a pourtant pas revue depuis plus de trente ans. Alors que le train file entre les montagnes enneigées, la caméra s’élève et offre au regard la beauté de ce paysage glacial et presque inhabité.

Encore dans le cadre blanc de la saison hivernale, une scène représentant le souvenir d’une bataille de boules de neige entre Misumi et sa fille – scène à laquelle Shigemori se voit lié de manière inattendue – expose les silhouettes couchées dans l’épais tapis blanc depuis le dessus. Angélique.

Mais les scènes les plus saisissantes, mémorables et surprenantes surviennent dans le parloir, où l’on voit à plusieurs reprise les face-à-face que se livrent Maître Shigemori et Misumi. Pour ces scènes, la caméra est placée de sorte que les deux personnages soient dans le champ, comme si le spectateur, adossé au mur du parloir, se voyait traversé par la vitre.

Dans ce même environnement, le réalisateur fait preuve d’une technique et d’une imagination sans faille : lors du dialogue final, les reflets des deux hommes se rencontrent, regardant tous deux dans la même direction. À l’issue de la scène, l’impression qu’il ne s’agit plus que d’un seul homme se répondant à lui-même, par le fondement de plus en plus marqué des deux visages en un seul.

Prendre le temps

Et voici un art que le cinéma japonais conduit mieux qu’aucun autre : celui de la lenteur. De par son rythme lent, renforcé par la mélodie qui croît tout aussi subrepticement  qu’elle ne disparaît, ainsi qu’à cause des dialogues succincts, l’attention est constamment portée sur l’image et l’attente de révélations s’accroît au fur et à mesure de la projection. Par ailleurs, l’absence de doublage est un plaisir pour ce genre de films, dans lesquels les personnages parlent, se laissent le temps, se questionnent et s’écoutent. Par ce rythme lent quoique maintenant toujours en haleine, la langue japonaise est encore sublimée.

Sans hésitation, The Third Murder se place comme l’un des plus beaux films qu’il nous aura été donné de voir. Pour ses images, la technique dont il est composé, sa curieuse lenteur, ses dialogues et les caractères des personnages incarnés ainsi que les relations qu’ils entretiennent. Il s’agit d’un véritable chef-d’œuvre auquel un seul, un infinitésimal épisode, pourrait être effacé. Mais de celui-ci nous ne parlerons pas, de peur que cet écart ne compte trop.

« Il avait raison. Ici personne ne dit la vérité. »

Ecrire à l’auteur : helene.lavoyer@leregardlibre.com

Crédit photo : © Cineworx

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