« Une dernière touche (Die Letzte Pointe) » de Rolf Lyssy : l’illusion dangereuse

Les mercredis du cinéma – Thierry Fivaz

Du haut de ses quatre-vingt-deux ans, le réalisateur zurichois Rolf Lyssy livre avec Une dernière touche (Die Letzte Pointe) une comédie aux motifs délicats, à savoir : la vieillesse, l’amour et la mort.

Cela fait depuis plusieurs années que Rolf Lyssy axe principalement sa production autour du documentaire – pensons à Ursula Leben in Anderswo (2011), dans lequel le réalisateur suivait le quotidien d’une femme aveugle et muette depuis sa naissance, ou encore à Wäg vo de Gass ! (2004) qui traitait de la distribution contrôlée d’héroïne –, mais avec Une dernière touche, le réalisateur rompt avec ses récentes habitudes et renoue avec la fiction, et plus particulièrement au genre comédie. Mais comment comprendre un tel revirement ?

Peut-être, le fait que le plus grand succès du réalisateur – Les Faiseurs de Suisses (1978), une satire merveilleuse qui soulignait le ridicule des procédures auxquelles devaient (et doivent encore) se soumettre les étrangers désirant obtenir leur passeport rouge à croix blanche – fête cette année ses quarante ans peut expliquer ce retour aux sources ; ou, serait-ce parce que la fiction, à l’inverse du documentaire, détient la vertu, comme le conte, de pouvoir exorciser les peurs ? Car avec Une dernière touche, Lyssy aborde des sujets délicats : la vieillesse, l’amour et la mort ; un triptyque qui doit faire particulièrement sens pour un homme de son âge.

La visite de la vieille dame

Gertrud Foster (Monica Gubser) a quatre-vingt-neuf ans. Veuve depuis de nombreuses années, son époux était un musicien à succès qui lui légua de quoi mener une vie confortable, raison pour laquelle elle profite de sa retraite dans une belle et grande maison. Mais si Gertrud fait preuve d’une remarquable autonomie et conserve une extraordinaire vitalité, cette arrière-grand-mère ne se trouve pas pour autant esseulée ; sa fille Chantal (Suly Röthlisberger), la soixantaine, lui téléphone et la voit régulièrement ; de même que sa petite fille Meret (Delia Mayer) âgée d’une trentaine d’années, qui souhaite percer dans la chanson et qui répète avec ses musiciens dans le sous-sol de la maison de sa grand-mère chérie. En somme, on peut dire que la vieille dame jouit d’un entourage dévoué et attentionné. Mais un beau jour, une visite viendra bouleverser ce fragile équilibre.

Puisqu’un jour, à la plus grande surprise de la vieille dame, un homme du nom de George Grant (Michael Rutman) – un élégant anglais du même âge qu’elle – frappe à sa porte et prétend que Gertrud l’a invité à venir boire le thé. Devant la perplexité de Gertrud, George rappelle à la vieille dame que cette dernière l’a contacté il y a quelques jours de cela via un site de rencontre pour séniors. Or, Gertrud n’a aucun souvenir d’avoir écrit à George – ce qui est normal, puisque c’est son arrière-petite-fille Lisa (Stella Mayer), une fillette d’une dizaine d’années, qui a écrit à George en se faisant passer pour son arrière-grand-mère, chose qu’ignore évidemment Gertrud.

Ignorant les manigances de Lisa – qui souhaitait uniquement faire le bien de son arrière-grand-mère en lui trouvant un « amoureux » – Gertrud est convaincue qu’elle perd la raison. Prise de stupeur, la vieille dame se met alors en tête de mettre fin à ses jours par crainte qu’on ne la place prochainement dans une institution spécialisée. Déterminée, Gertrud prend contact avec une association qui la met en relation avec Balz Sommer (Peter Jecklin), un accompagnant au suicide.

Une vieillesse dorée

Si le thème dont il est question dans Une dernière touche demeure particulièrement lourd, le genre sous lequel l’envisage Lyssy, la comédie, s’avère lui plutôt léger. Ainsi, malgré la lourdeur du motif, Une dernière touche demeure une véritable comédie – aucunement dramatique, mais plutôt familiale. Le film de Lyssy est en effet empli de bons sentiments et s’avère particulièrement tendre ; l’amour et l’attachement que ses proches témoignent à Gertrud sont flagrants et très touchants. S’ajoute à cette bonne humeur une certaine sérénité – mais sans doute est-ce la propre sérénité du réalisateur face à son destin qui transparaît ici. Néanmoins, malgré cette fresque idéalisée, un sentiment étrange nous submerge : s’agirait-il du refus d’adhérer à cette vision idéalisée de la vieillesse ? L’histoire est en effet trop belle.

Il semble évident qu’avec Une dernière touche, Lyssy livre un film très personnel qui mobilise des thématiques profondes devant faire particulièrement sens pour une personne de son âge. Dans un entretien accordé au journal Le Temps, Lyssy précisait qu’il était membre de l’association Exit depuis 1995, montrant que la mort est quelque chose qui le préoccupe depuis un certain temps.

Cependant, on peut reprocher au réalisateur de dépeindre ici une vieillesse idéalisée. Peu de personnes, même en Suisse, peuvent se targuer d’avoir autant de vitalité que le personnage de Gertrud. De même que le noyau familial formé autour de la vieille dame qui s’avère trop solide, trop soudé, trop attentionné pour être vrai – quelle arrière-grand-mère a la chance de voir ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants aussi souvent ? Et ne parlons pas de l’aisance financière de Gertrud, quand on sait le nombre de prestataires de l’AVS qui peinent à nouer les deux bouts. Enfin, s’il est indiscutable que la Suisse demeure un très beau pays, dans le film de Lyssy, elle semble aseptisée, nettoyée de toutes aspérités, fade.

Mais si l’idéalisation, surtout dans une comédie, ne demeure nullement problématique – le cinéma ne servira-t-il pas à s’extraire du réel, après tout ? – ce qui gêne, c’est l’impression que le réalisateur en est venu à croire en la véracité de la fresque qu’il dépeint ; d’où le calme et la sérénité avec lesquelles il nous présente son film.

Pour en finir avec la mort

Un documentaire est un regard qui nous est offert, sans filtre, avec le minimum d’artifices, le but étant de présenter quelques fragments d’une complexe réalité. La fiction, quant à elle, permet de s’extraire des contraintes éthiques et objectives qu’impose le documentaire. Avec la fiction, tout semble possible. Bien sûr, le rapport entre la réalité et la fiction est souvent étroit ; la fiction peut se muer en miroir de la réalité, soulignant ses défauts, sa rudesse et sa cruauté, mais elle peut aussi s’en éloigner. Quoi qu’il arrive, la fiction se mesure toujours à l’aune de la réalité : elle implique nécessairement la négociation de certaines croyances que nous tenons pour vraies dans notre monde. Or, l’exigence de Lyssy en ce qui concerne cette négociation de croyances est trop exigeante. La vieillesse n’est pas ce qu’il nous montre. Haneke nous en livre par exemple une bouleversante vision dans Amour (2012), qui demeure tragiquement vraie.

Certes, aucune volonté de réalisme ne se cache derrière le film de Lyssy, mais on peut penser que s’il renoue avec la fiction, c’est parce que traiter ces questions à travers l’objectivité du documentaire aurait été trop rude – d’où le retour à la fiction. D’où l’impression qu’avec Une dernière touche, Lyssy exorcise ses peurs et fantasme sur une fin de vie idéale. Car la fin qu’il nous montre est des plus belles : une mort naturelle, sans morphine et lente agonie ; la mort dans toute sa beauté ou plutôt dans toute sa simplicité : où un matin, alors qu’on ne s’y attendait pas, on se réveille mort. Mais qui y croirait, à part lui ?

Ecrire à l’auteur : thierry.fivaz@leregardlibre.com

Crédit photo : © Vinca Film

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