« Les années silencieuses » questionnent sans cesse

Les lettres romandes du mardi – Alexandre Wälti

Quand une femme de soixante-et-un ans pose un regard rétrospectif sur sa vingtaine, plus précisément les années 1942-1943, alors elle parle aussi de l’histoire de la Suisse. Quand cette femme est Yvette Z’Graggen, écrivaine et journaliste, alors l’exercice peut encore aujourd’hui enrichir l’opinion publique. Si celle-ci existe, bien sûr. L’enrichissement, lui, à la fin de la lecture du récit Les années silencieuses, est certain.

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Il n’y est nullement question d’un travail semblable à celui d’une historienne. Ce n’est ni l’intention ni la prétention de cette femme de lettres, figure littéraire emblématique du XXe siècle. Il s’agit plutôt d’un travail de mémoire, d’une tentative de retrouver l’intimité d’alors et de la mettre en résonance avec les préoccupations d’une jeune femme géographiquement au centre du conflit et physiquement isolée des événements sanglants de la Seconde Guerre mondiale. Une volonté urgente d’interroger le lecteur, de l’amener à considérer aussi les épisodes moins glorieux de la Suisse durant une période d’incertitudes.

La rigueur, la simplicité, tout en évitant la sécheresse. En dire assez, mais pas trop. Trouver non seulement le mot juste, mais celui qui suggère. Laisser place à l’imagination du lecteur, penser à ce dernier, le traiter comme un partenaire. Concevoir le récit comme un dialogue et non pas comme ce monologue trop subjectif où je me perdais quand j’avais dix-neuf ans.

Des années sombres

Ce point de départ précise les intentions d’Yvette Z’Graggen. Les années silencieuses offre au lecteur une plongée sincère et humaine dans une zone grise de la Confédération helvétique. Un va-et-vient constant entre trois situations différentes : le présent de l’écrivaine au moment de la rédaction dans les années 1980, sa jeunesse qu’elle évoque de manière très libre et la perspective d’une journaliste qui essaie de retrouver des souvenirs intimes et factuels de la période 1942-1943. L’ouvrage souligne par ailleurs une question fondamentale : quelles informations sont parvenues à l’intérieur du pays durant la Seconde Guerre mondiale ?

Yvette Z’Graggen a minutieusement épluché les archives du feu quotidien La Suisse et s’est aussi appuyée sur les interrogations du Zurichois Alfred Häsler dans son livre Suisse, terre d’asile ?. Notons encore qu’elle a écrit son livre « en réaction » au film La Barque est pleine de Markus Imhoof. Le cinéaste y évoque le refoulement de milliers de Juifs aux frontières de la Suisse. L’écrivaine met ainsi en parallèle les articles du journal, les observations du livre et son quotidien de l’époque.

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Ce dossier ne me laissait pas en paix, malgré mes efforts pour ne plus y penser, pour passer à autre chose. Une fois de plus, cette guerre, qui avait empoisonné ma jeunesse, me rattrapait, m’interrogeait. Je revoyais le regard de Jozefa dans le sinistre couloir d’Auschwitz, les barrières du pont-frontière qui se levaient, tous ces événements qui m’avaient frôlée sans que j’y participe en aucune façon. Et dans ma tête deux questions se précisaient de plus en plus :

« Aurais-je pu, si je l’avais voulu, être informée de ce qui arrivait aux Juifs ? Aurais-je pu, si je l’avais voulu, me rendre compte que la Suisse procédait à des refoulements, envoyant ainsi des gens à la mort ? »

Pour le savoir, il n’y avait qu’un seul moyen : consulter d’anciens numéros du journal que je lisais à l’époque. Avoir la patience de les reprendre un par un, de relever les articles éventuels et, s’il y en avait, essayer de découvrir pourquoi je n’en avais gardé aucun souvenir.

Un livre d’amours et de réflexion

Yvette Z’Graggen écrit ainsi rétrospectivement la légèreté de ses virées en bicyclette à travers la Suisse, son refus des convenances sociales, son indifférence presque coupable durant ses vacances face aux « dames du Grand-Hôtel de Brissago» – en réalité des réfugiées juives, le quotidien de la jeune femme qu’elle était alors que tous les pays frontaliers s’embrasaient dans le conflit mondial et, enfin, la découverte de l’amour et du plaisir charnel dans un contexte de guerre. Elle décrit notamment avec plus de détails deux relations qu’elle a entretenu avec des Allemands ; faisant le pari de l’humain plutôt que de l’uniforme. Elle s’arrête encore longuement sur l’image d’une Suisse au-dessus de tout soupçon, accueillante, dans laquelle elle vivait en paix.

Se superposent dès lors trois points de vue sur l’époque en question : celui de la journaliste, celui de l’écrivaine et celui d’une femme. Le tout forme un récit entre roman, mémoires et essai. Le lecteur est invariablement interrogé par la rigueur de la journaliste et emporté par le souffle de la romancière. L’émotionnel cohabite aisément avec le factuel et le style rappelle parfois le reportage tout en utilisant les codes narratifs du roman.

Un livre – vous l’aurez sans doute compris – dont le propos résonne encore aujourd’hui, crie même, et dont la démarche, malgré le changement évident d’époque et de contexte, pousse encore à la réflexion. Un livre qui est légèrement grave. Un livre qui revoit l’insouciance du passé par la fenêtre de la raison. Comme une balançoire de jeunesse oubliée, rouillée, cabossée qui aurait traversé le temps malgré les drames et qui retrouverait de sa superbe après une pénible traversée du désert de l’oubli. Un livre, finalement, qui montre toute la force poétique des récits d’Yvette Z’Graggen.

Novembre, c’est un mois que j’aime. Ces gros nuages gris, chargés de brume, qui traversent le ciel, traînent le long de la crête du Jura, s’accrochent aux arbres d’où se détachent les dernières feuilles. Cette odeur âcre de la terre, ce lac transfiguré, transformé en une mer nordique, belle et coléreuse… De tout cela émane une mélancolie qui se transforme, au fond de moi, en une sorte d’exaltation, d’état de poésie. Il me semble que je meurs avec la nature et qu’il y a, dans ces derniers moments, une intensité exceptionnelle. Que tout s’y trouve rassemblé, à portée de sensibilité, de ce que j’ai connu auparavant, toutes les sensations passées, même celles de la petite enfance, réunies là, dans ces journées qui glissent lentement vers l’hiver. Jamais comme en novembre je ne sens combien j’aime la vie, combien il vaut la peine d’essayer de la prendre au filet des mots, pour qu’il en reste quelque chose, des traces, comme un écho de nos pas.

C’est pendant ce mois de novembre 1942 que la guerre bascule, mais nous ne le savons pas encore. Des troupes italiennes viennent s’installer aux frontières du canton de Genève. La zone libre est rayée de la carte. Le martyre de la France ne fait que commencer.

Ecrire à l’auteur : alexandre.waelti@leregardlibre.com

Crédit photo : © Alexandre Wälti

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