« La couleuvre qui se mordait la queue », une poésie qui joue et qui surprend

Les lettres romandes du mardi – Loris S. Musumeci

Un peu de poésie pour aujourd’hui. Point de classique chantant les sanglots longs des violons dans un monde où tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. Mais de la poésie légère et locale d’un homme simple qui travaille dans le social : Pierre-André Milhit. Sans prétention, l’auteur valaisan livre à ses quelques lecteurs un court ouvrage qui sonne les cloches de l’humour, dans un contexte paysan, où le vin et la bête constituent le quotidien.

La couleuvre qui se mordait la queue donne au premier abord l’impression d’avoir succombé à une supercherie. Le livre est fin ; sa couverture, blanc cassé sur un papier typé et rugueux ; la police, sobre ; l’ensemble, élégant. Les Editions d’autre part ont assurément réussi leur coup. Pourtant, quelques pages sont tournées que vient un premier poème qui ne couvre ni la moitié ni le quart ni le huitième de la page. Un premier poème s’affichant fièrement en deux mots : « je dis ». Mon Dieu ! Et le titre : « 2 ». Est-ce trop compliqué de commencer un premier poème par « 1 » ? Si le soi-disant poète veut faire l’économie de trouver des titres, qu’il inscrive au moins des chiffres dans l’ordre.

Heureusement, la prochaine page a plus de contenu et le lecteur s’en voit évidemment rassuré ; trois mots « absolument je crie ». Devinez le titre : « 3 ». Etat des lieux : nous en sommes à la page 10 de l’ouvrage et nous n’avons lu que cinq mots. Aussi nobles et évocateurs de sens soient-ils, cela ne suffit pas après avoir déboursé vingt-trois précieux francs suisses. Que faire ? Jeter le livre à terre en maugréant, en critiquant amèrement la poésie contemporaine et les auteurs suisses ? Ramener le livre en libraire prétendant face à une vendeuse au regard innocent qu’on s’est trompé d’ouvrage ? Ou continuer ?

Puisqu’il y a article, il y a finalement bel et bien eu lecture, accompagnée de joyeuses surprises. Pierre-André Milhit continue à titrer ses poèmes par des chiffres et voilà qu’une cohérence apparaît. Non seulement ceux-ci avancent en ordre croissant jusqu’à la moitié de l’ouvrage, mais en plus, ils indiquent le nombre de mots que contient le poème. On comprend là qu’on a affaire à un auteur joueur. En outre, son jeu ne s’arrête pas à la structure du dit palindrome. Il joue avec les mots, les rythmes et les sons pour leur faire dire ce qu’il voit autour de lui.

La campagne, les oiseaux, le village, les curés et les vignes. Tous les poèmes tournent autour de ces éléments, usant tantôt de l’humour, voire de la moquerie, tantôt la sensualité et même une profonde sensitivité. « le vin / cette sueur de chaille / claque sur la langue / comme le fouet du cosaque / le fantasme se dépose / au fond du verre ». Des vers libres, cela va sans dire ; mais des vers qui révèlent une expérience de la terre et du réel, et qui sont comme un écho de nos propres expériences, enfouies dans les sens. « Le vin claque sur la langue », c’est bien vrai.

Hormis les vers de provocations quelque peu gratuites et salasses comme « une cane de l’étang vient soudoyer le coq du clocher / la sacristaine s’émoustille et fait son eucharistie / je masturbe le ciel pour boire le lait des étoiles », le poète va creuser des émotions plus tragiques dans le ventre de son lecteur par des mots bouleversants et magnifiques : « le limon s’imprègne du chagrin des hommes / les épidémies / les guerres / les récoltes anéanties par la grêle / le troupeau déroché / la mort du petit dernier / l’accident du père ».

Pierre-André Milhit ne se prend peut-être même pas pour un poète. C’est un homme simple qui joue des mots et prend plaisir à partager son loisir. Néanmoins, son ouvrage n’est pas que digne d’être lu ; il mérite surtout à être entendu, tant la musique parfois jazzy, parfois folklorique qui l’accompagne est plaisante et douce à l’oreille. Pour nous emmener dans la nature des villages qui nous entoure et redécouvrir la subtilité des sens.

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © Editions d’autre part

La couleuvre qui se mordait la queue
Pierre-André Milhit
Editions d’autre part
119 pages

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