« Candelaria », une fresque délabrée d’un couple au crépuscule

Les mercredis du cinéma – Virginia Eufemi

La Havane, Cuba, 1994. L’île subit l’embargo économique américain. Des voix d’opposition retentissent à la radio, les gens envahissent les rues pour protester contre la crise, mais le vieux couple que nous suivons semble passer à côté de ces événements, trop occupé à assouvir ses propres besoins primaires – un repas chaud, de l’eau courante, de l’électricité. Candelaria, proche des quatre-vingts ans, travaille encore – les conditions économiques l’obligent –, malgré son âge avancé, comme femme de chambre dans un établissement touristique. Le soir, dans un local, elle chante des airs typiques accompagnée d’un petit orchestre.

Son mari Victor Hugo – qui partage peut-être avec le célèbre poète uniquement son amour pour les livres – revend des cigares et joue au baseball avec les employés d’une fabrique auxquels il lit les résultats des matchs pendant la journée. Un jour, Candelaria retrouve une caméra dans un panier de linge sale au travail et décide de la ramener à la maison. Cet objet mènera notre couple à se redécouvrir après tant d’années d’habitude et de routine. « Quand ai-je arrêté de te regarder ? », demande avec tendresse Victor Hugo à Candelaria.

De l’hyperréalisme au voyeurisme

Le réalisateur colombien Jhonny Hendrix Hinestroza nous dépeint avec grand réalisme le quotidien d’un vieux couple sans enfants. Candelaria materne cinq poussins et Victor Hugo a tissé un lien paternel avec un jeune homme nommé Manuel. Malgré la présence de Manuel, nous percevons la solitude de ce couple, qui semble isolé de toute relation affective, qu’elle soit amicale ou familiale. La maison où vivent nos deux octogénaires est délabrée, la peinture s’effrite, il pleut à l’intérieur et les coupures de courant sont plus que fréquentes. Dans ce cadre décrépit, nous assistons à des scènes de vie intime, où le corps dénudé de Candelaria est mis en scène avec naturalisme.

Mais dans ces instants de vie privée et sexuelle du couple, le spectateur ne perçoit pas la sensualité du moment. Il est plutôt gêné et dérangé par cette intrusion voyeuriste et par la vision de ces corps séniles et marqués par le temps. Les mouvements de la caméra accentuent ce sentiment d’indiscrétion ; de nombreux obstacles sont souvent au premier plan, comme si le spectateur était caché derrière un meuble, armé d’une caméra amateure qu’il pointerait clandestinement sur ces corps délabrés et cette intimité volée. Le réalisateur n’idéalise pas la vieillesse, mais en expose la solitude, la maladie, la peur de la mort.

Un cauchemar en pastel

Si le spectateur s’attend à voyager dans l’ambiance caliente de Cuba avec ce film, il risquera d’être déçu. Le stéréotype cubain est absent de ce long-métrage où très peu d’images de La Havane nous sont livrées et où la danse et la musique sont presque absentes. Ce qui marque le spectateur, c’est avant tout la pauvreté dans laquelle vivent nos protagonistes : ils ont faim, très faim – quelques grains de riz et quelques morceaux de viande font office de festin. Les chaussures usées de Victor Hugo nous rappellent qu’il a tout vendu, y compris leurs vêtements, pour pouvoir se payer des repas. Sur des tons bleu, vert et jaune pastel, nous assistons au marché noir.

Le personnage de Manuel exprime le rêve américain ; le jeune homme construit un moteur pour une embarcation qui l’amènerait en Floride. Mais les morts en mer sont évoquées, dans cette île où la mort est omniprésente, avant tout celle pour la faim. Toutefois, Jhonny Hendrix Hinestroza ne se concentre pas sur les particularités de l’île, conférant ainsi à son film une valeur universelle : ce vieux couple affamé est latino-américain plus que cubain. Voici ce qu’exprime le réalisateur dans un entretien : « Cette force intérieure, cette volonté de vouloir s’en sortir au quotidien, me permettent de créer des personnages et de chair et d’os en rencontrant quelque chose d’essentiel pour moi pour parler d’expériences de vie : la dignité » (entretien du 3 avril 2018 par Cédric Lépine pour Mediapart). Si les touristes dans ce film sont dépeints comme de riches dépravés, il est vrai que de ce couple en attente de la mort émerge une aura digne et une volonté de vivre, ne serait-ce que le temps d’une étreinte.

Ecrire à l’auteur : virginia.eufemi@leregardlibre.com

Crédit photo : © DCM Film

 

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