« Plaire, aimer et courir vite »

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

« La vie est plus conne que les films, c’est tout. »

Les toits de Paris défilent sous le jour, puis sous le soir. Et rapidement, les plans de Jacques (Pierre Deladonchamps) et Arthur (Vincent Lacoste) respectivement défilent. Le tout accompagné des basses, puis des paroles de Massive Attack interprétant « One Love ». Jacques est écrivain. Il habite à Paris dans un appartement lumineux avec son fils qu’il appelle Loulou (Tristan Farge). Son voisin Mathieu (Denis Podalydès) est un proche avec lequel il partage quasiment l’entier de sa vie. Ensemble, ils s’occupent du petit Loulou. Jacques est homosexuel. Mathieu aussi. Mais les deux  ont trop de complicité pour être des partenaires sexuels ; ils sont meilleurs amis.

Les amants ne manquent cependant pas. Souvent plus jeunes, ils rendent plus gaie la vie difficile des deux homosexuels plus avancés en âge. De difficultés, il y en a ; notamment celle du sida, que Jacques affronte avec une force mêlée d’un certain désespoir dans la France de 1993. L’un des amants de ce dernier est évidemment le bel Arthur. Il a un peu plus de la moitié de son âge, mais le coup de foudre s’impose entre eux lors d’une projection de La Leçon de piano dans un cinéma de Rennes, où Arthur étudie et Jacques se déplace un soir pour assister à une adaptation théâtrale de l’un de ses romans. Jacques et Arthur vont s’aimer comme ils le pourront, autant qu’ils le pourront, dans un lit, dans la rue, d’un bout à l’autre du combiné.

Un début inquiétant

Le film de Christophe Honoré commence plutôt mal. Même si une photographie très travaillée et profondément esthétique se remarque dès les premières secondes, on a l’impression qu’on va assister à deux longues heures de complainte. Jacques est dandy, trop. Et il sort des petites formules gentillettes et désabusées comme « Je me dis que tu peux être le seul garçon dans ma vie » ou « Je suis bon quand je suis avec toi » et le comble de l’agaçant : « J’ai 35 ans et je suis condamné à Ikea ». En plus, puisqu’il a le sida, il ne manque pas une occasion de le dire, voire de s’en vanter, s’érigeant en victime du monde.

A ces propos se joint une intonation de voix fortement efféminée qui est pénible. Mais avant que Plaire, aimer et courir vitene se transforme en mélodrame tendancieux destiné à un entre-soi de la communauté gay, les personnages de Mathieu et Arthur viennent rééquilibrer l’ambiance du film. Non seulement leur personnalité est attachante au premier abord tant ils sont authentiques et par conséquent sympathiques aux yeux du spectateur, mais en plus ils sauvent le personnage de Jacques qui devient toujours plus légitime dans son style et aussi attachant qu’eux, si ce n’est plus.

Du talent des acteurs

Décidément, au fur et à mesure que le film avance dans le drame, on se dit que Christophe Honoré est en train de réussir son coup. Ils nous émeut, nous prend avec lui, et nous met sur le chemin rocailleux de Jacques et Arthur. Comme annoncé, ce dernier y contribue fortement. Il n’est pas l’homosexuel typique et caricatural souvent exposé dans les films français. Il n’a pas le visage fin et la voix fermée, mais il apparaît drôle et léger. Un peu simple, il semble ne pas se créer de problème. Il a une petite amie, mais il aime mieux coucher avec des garçons, sans trop savoir pourquoi. C’est aussi un jeune garçon cultivé et passionné pour qui l’amour est à vivre quand il toque à la porte du cœur.

Denis Podalydès, sans trop de surprise, interprète avec brio Mathieu, le meilleur ami de Jacques. Le dire est presque inutile tant son talent transperce toutes les pièces et tous les films où il apparaît. Ce long-métrage contient cependant d’autres qualités que ses acteurs. Le scénario est très écrit au point de porter en lui quelque chose du cinéma  d’auteur français des années quatre-vingts et nonante. D’ailleurs, un critique du Masque et la Plume sur France Inter a cru à juste titre reconnaître du Claude Sautet dans la construction des dialogues.

Une photographie riche en culture

Les références culturelles à la période durant laquelle se déroule l’histoire sont omniprésentes. Au début du film, elles peuvent éventuellement donner à penser à de la connivence gratuite, voire arrogante, mais, là encore, en avançant, les affiches, films et chansons cultes du moment prennent tout leur sens et donnent au long-métrage une atmosphère exceptionnelle. La photographie, à proprement parler, est d’une grande qualité. Certains la jugeront peut-être trop classique ou nostalgique ; d’autres verront, certes, un appel à la nostalgie, qui sert cependant l’esthétique du nouvel Honoré.

Parmi les nombreux procédés techniques qui donnent à la photographie son allure plaisante à l’œil, il y a le jeu sur les tonalités de bleu et la disposition des personnages en parallèle. Le bleu est présent du début à la fin, dans le ciel, l’appartement, les vêtements, les draps, les fauteuils de la salle de cinéma, le combiné d’une cabine téléphonique parisienne, les voitures. Ce filtre bleu, en plus d’être simplement beau, participe à la création d’une ambiance propre au film dans laquelle le spectateur se sent invité. Le parallélisme des personnages est moins flagrant. Néanmoins il a notamment de l’importance dans la description que veut faire Christophe Honoré de la relation amoureuse entre les deux protagonistes principaux.

Sans doute caché dans l’ombre du succès cannois de l’an dernier, 120 battements par minute, qui traitait aussi des homosexuels et du sida, Plaire, aimer et courir vite n’a pas obtenu le succès qu’il aurait mérité. En outre, si la thématique grave porte évidemment tout le film, elle laisse une grande place à la réflexion sur le sexe, l’amour, ainsi qu’à l’hommage de grands auteurs, réalisateurs ; et enfin, à la culture de ces années folles, dures, mais belles.

« C’est toujours pareil. Ils baisent à tout va et il faut toujours trouver une explication. »

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © Xenix Film

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