« Rodger : l’enfance de l’art »

Le Regard Libre N° 38 – Alexandre Wälti

Roger Federer, ou RF, est une image de marque. C’est aussi le meilleur ambassadeur dont un pays comme la Suisse peut rêver. On le voit partout en amuseur des réseaux sociaux ou en passionné de la zapette sur des affiches publicitaires. Mais Rodger, celui d’Herrmann & Vincent, est différent ; tout le contraire de celui des écrans.

Le sujet principal de la bande dessinée est évidemment le football et le hornuss. Comment ? Que raconte-t-il ? Vous devez vous le demander. Patientez et constatez la vérité de l’accroche dans votre librairie la plus proche. Il est vrai qu’au moment d’évoquer le nom de Rodger – appelons-le ainsi, nous en ferons ensuite ce que nous voulons comme Herrmann & Vincent – tout le monde pense au tennis, à Wimbledon, aux records, à l’élégance sportive et au chocolat. Or, la vérité n’est pas là. Non, la vérité de Rodger a été forgée par la tyrannie de ses parents, leur volonté de « produire un champion » et sa détermination à écraser ses adversaires. C’est l’impression que donnent les choix osés d’Herrmann & Vincent. Roger Federer n’est plus, vive Rodger !

RF devient Roger

Eh bien ! il enfonce encore un peu plus la raquette dans le court, le gaillard ! Comment ose-t-il écorcher le mythe de la sorte ? Voilà ce qui vous passe peut-être par la tête à l’instant ; ou alors, vous vous demandez simplement où tout cela mène. Continuez votre lecture, vous serez peut-être surpris. En même temps, il est impossible d’entrer sans irrévérence et sans transgression des codes journalistiques – qui voudraient qu’on n’interpelle jamais directement le lecteur –  dans Rodger : l’enfance de l’art. En effet, les traits de Vincent sont constamment à la limite de la malhonnêteté et de l’excès caricatural.

Cela apparaît dès la première vignette dans laquelle un prêtre édenté énumère la postérité de Rodger face à un parterre de fidèles, comme pour annoncer d’entrée de jeu le ton de la bande dessinée : nous avons affaire à un Dieu du sport et nous allons nous en moquer sans manquer de blasphémer s’il le faut. Ce plan général présente déjà les principales caractéristiques des dessins de Vincent : des personnages volontairement déformés, mélanges de traits grotesques et de formes toujours en mouvement. Dès les premières pages de la bande dessinée, Herrmann & Vincent mettent en scène le futur père de Rodger fêtant une victoire bien arosée au club de hornuss et devant soudain sustenter ses besoins naturels aux toilettes.

Un Jésus crucifié et difforme surgit alors hors de la cuvette et effraie Robert. Il apparaît comme une révélation pour le joueur de hornuss. L’être divin cherche un successeur et encourage Robert à aller en Afrique du Sud. Dès la page suivante, Lynette rencontre Nelson Mandela en prison dans le cadre de son travail à la Croix-Rouge. Il nous semblait indispensable de montrer la succession immédiate entre ces deux situations pour démontrer le caractère ubuesque de la BD, scénarisée par Herrmann. Ensuite, les deux futurs parents se rencontrent au bord d’un court de tennis autour duquel naît donc leur histoire d’amour. Cette dernière donnera d’abord lieu à un enfant mort-né qui, selon le scénario, influencera par la suite directement Rodger, le second enfant.

Un dessin à haute teneur caricaturale

Les cases se succèdent ensuite à pleine vitesse. Cette rapidité est notamment suggérée par le trait de Vincent. Elle correspond tellement bien au mouvement de la balle de tennis qu’elle devient parfaitement adéquate au fil de l’histoire. Tout particulièrement au moment de la partie libidineuse avec Martina Hingis. Cette particularité saute aux yeux dans les planches qui mettent donc en scène les matchs de tennis. Nous pensons aussi à celui de l’an 9 de la naissance du petit – oui, il y a un avant et un après Rodger comme pour Jésus-Christ. Il est alors ramasseur de balle durant un match opposant McEnroe et Ivanisevic. Quand le premier perd ses pédales et enfonce sa raquette dans le sol au point qu’aucun effort ne permet de la ressortir. C’est alors que Rodger parvient, à la manière d’un héros, à l’arracher hors du court à la manière d’Excalibur. Vous l’aurez compris ! Nous sommes en plein délire ! L’idée de prendre l’image de marque de RF et la maltraiter grâce au personnage de Rodger est franchement hilarante.

L’ironie et la dérision apparaissent par conséquent comme les deux ingrédients indispensables à la recette sportive de la bande dessinée. Herrmann & Vincent s’attaquent frontalement au mythe pour le démonter – nous ne pouvons le dire autrement. Néanmoins Vincent, le dessinateur, n’oublie pas de croquer Herrmann, le scénariste, avec autodérision le temps d’une planche où l’admiration pour RF transpire du dessin. On y lit la phrase suivante : « … Et si se moquer de lui me permet de me moquer de moi… » ?

Ecrire à l’auteur : alexandre.waelti@leregardlibre.com

Crédit photo : © Editions Slaktine

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