« Kâbus, les fantômes de l’espoir » – Rencontre avec Alice Fargier

Le Regard Libre N° 38 – Loris S. Musumeci

Dossier spécial « FIFF 2018 »

Alice Fargier est une cinéaste franco-suisse. Elle est passée par le théâtre, puis par la mise en scène cinématographique où elle a assisté de prestigieux réalisateurs asiatiques comme Hong Sang Soo et Tsai Ming Liang, pour en arriver à l’art de la création sonore au service de la radio France Culture. Désormais, elle se consacre à la réalisation de courts-métrages. Rencontre avec cette amoureuse des sons et des images.

Loris S. Musumeci : Pourquoi « Kâbus » ?

Alice Fargier : Cela signifie « cauchemar » en turc.

Quelle est la genèse de votre court-métrage Kâbus ou de ce cauchemar ?

J’étais en résidence d’artiste à Istanbul, invitée en tant qu’auteur-scénariste. Je devais donc travailler sur un projet d’écriture. La ville d’Istanbul est chargée d’histoire, et le lieu où je logeais, le lycée Sainte-Pulchérie, avait lui aussi sa petite histoire. Lorsque je fus reçue au dîner d’accueil, le directeur du lycée m’a raconté sans plaisanter que l’établissement était hanté : un fantôme rôdait. Il en était sincèrement terrorisé.

Croyez-vous vraiment à cette histoire de fantôme ?

Normalement, je ne crois pas aux fantômes. Mais le directeur était lui-même si livide et tremblant que j’ai commencé à avoir peur. En plus, je dormais dans un immense bâtiment, seule, sous les combles. Vous imaginez bien que la situation était très propice à l’imagination et aux insomnies.

Avez-vous, à votre tour, entendu ce fantôme ?

J’entendais en tout cas des bruits étranges. Cela m’a menée à imaginer l’histoire d’une danseuse qui tomberait de son lit dans une crise de somnambulisme pour rejoindre l’esprit présent dans l’établissement et danser avec lui. Ce fut donc ma première pensée pour réaliser un film.

Il n’y a cependant qu’un seul personnage dans votre court-métrage, et c’est un homme.

Alors que je me renseignais pour trouver une femme danseuse, j’ai connu lors d’un événement culturel organisé par ma résidence d’artiste, Erdem Gündüz. Heureux hasard : ce grand danseur turc m’est apparu comme le personnage qu’il fallait pour mon film. D’autant plus qu’il est une figure majeure dans le pays. Il avait exécuté la performance du « standing man » – l’homme debout – durant le mouvement protestataire de 2013 pour empêcher la destruction du parc Gezi, place Taksim à Istanbul. Tant de jeunes s’étaient révoltés que l’événement avait pris une ampleur aussi importante que celle de Mai 68 en France. Sa présence a donné une orientation plus politique que prévue initialement à mon projet de film.

La figure de ce danseur n’est donc pas neutre.

Non, mais ce qui m’intéressait aussi c’était le nominatif d’« homme debout » qu’il avait conservé. Mon projet consistait à montrer un homme debout, qui soit néanmoins à l’horizontale. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, j’ai décidé de mettre l’homme debout couché, sans pour autant vouloir signifier que l’homme debout a renoncé. Il tente à plusieurs reprises de se relever.

En fin de compte, votre histoire de fantôme est plutôt anodine pour le film.

Absolument pas. Je veux poser une question bien précise avec Kâbus : comment dormir lorsque l’on entend les fantômes de la guerre ? Nous avons tous les fantômes de nos guerres.

Quels sont vos fantômes ?

Je suis d’origine juive et mes ancêtres ont disparu dans les camps de concentration. Mes  fantômes sont ceux de la Seconde Guerre mondiale. Je suis d’ailleurs en train de préparer un autre film sur le fantôme de ma grand-mère, qui m’effrayait lorsque j’étais petite.

Le fantôme du lycée Sainte-Pulchérie vous permet-il de parler des fantômes de façon ?

Mon discours universel est surtout sur la guerre et les traces psychiques qu’elle laisse.

Auriez-vous pu ou voulu faire de Kâbus un long-métrage ?

J’ai toujours imaginé ce film comme un court-métrage, déjà parce que c’est un cauchemar. Et le format du court-métrage semble convenir davantage à l’expression d’un rêve. De plus, j’ai conçu Kâbus comme un morceau de musique, qui correspond à un certain temps. Huit minutes de court-métrage me paraissent ainsi appropriées.

Pour ma part, j’ai eu l’impression en voyant votre film qu’il était en lui-même une chorégraphie.

Effectivement, la mise en scène est chorégraphique. Toutefois, je n’ai pas voulu présenter la captation d’une chorégraphie.

Dans votre travail technique, avez-vous voulu jouer entre stabilité et agitation de la caméra ?

Il est certain que la caméra fait corps avec le protagoniste du film. J’ai voulu néanmoins des prises de vue à hauteur d’homme pour que l’image traduise dans sa forme le ressenti du personnage.

Les sons parviennent à l’oreille assez confusément : on entend un muezzin, le bruit de la ville mais aussi les claquements contre le sol du personnage qui se traîne dans les escaliers. Dans l’ensemble, ce bruitage donne-t-il une musique ?

Je le crois, oui. Le bruitage est comme une composition musicale ; il est pour le moins pensé comme une partition avec des crescendo et des atténuations.

Pour finir dans le silence.

Le quasi-silence. En réalité, il reste quelques légères voix à l’arrière pour le final. Ce sont les voix de l’espoir. Comme des petites touches de couleur.

Pourquoi avoir voulu conclure votre court-métrage sur un message d’espoir ?

Même quand je suis tentée d’écrire un scénario qui se termine tragiquement, je finis toujours par changer la fin.

Par besoin ?

Oui, j’en ai besoin et je pense que c’est assez partagé.

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © Loris S. Musumeci pour Le Regard Libre

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