Pour en finir avec l’été

Thierry Fivaz – Le Regard Libre N° 38

Il suffit de prendre le bus, le train ou simplement de déambuler dans les rues pour savoir qu’elle est arrivée. Le parfum laiteux de la crème solaire et l’odeur acidulée de transpiration laissaient peu de place au doute ; sa venue était imminente. Défiant l’entendement, les habitudes et les statistiques, c’est sans aucun respect des saisons qu’avril et ses températures estivales enfoncèrent le clou. Le mal était fait et plus tôt qu’à l’ordinaire. Aucun moyen d’y échapper ; nous voilà contraints et forcés, comme chaque année, de la supporter : l’effervescence de l’été.

Que l’arrivée des beaux jours puisse susciter tant d’allégresse est toujours source d’étonnement. Que des êtres aussi sophistiqués puissent s’abandonner à un tel laisser-aller relèverait presque du mauvais goût. Le bonheur et la joie ne devraient-ils pas, après tout, s’ancrer à des choses plus profondes et spirituelles que de simples conditions météorologiques ? Si la fonte des neiges peut ravir le cerf – promesse à venir d’une nourriture abondante – la joie des beaux jours qui atteint aussi bien le jeune adolescent adepte de « bières-pong » sur la plage que le quadragénaire végétarien friand de gins en terrasses, est-elle si primitive ? Oui, assurément.

Mais comment expliquer pareille inconsistance ? Serait-ce une maladie virale ? Probablement.

A l’ombre des grillades et des jeunes filles en fleurs

L’hypothèse du virus se voit renforcée lorsqu’on se penche sur ses symptômes. Ces derniers s’avèrent en effet particulièrement nombreux et d’intensité variable. L’un des plus courants et aisément identifiables est la « fièvre joyeuse » qui contraint le malade – qu’il soit homme ou femme – à se dénuder jusqu’aux limites de la bienséance. Chaque année, les souffrants essaient de repousser les limites ; les tongs, le marcel ou le mini-short – ou les trois ensemble – sont ainsi envisagés comme des remèdes utiles et opportuns par les malades, même si leur efficacité demeure cependant controversée.

Second symptôme et non des moindres, l’envie irrépressible de viande grillée. Le malade, envers et contre tous, cherchera des aires de pique-nique de façon frénétique où il pourra assouvir ses pulsions carnassières – à ce sujet, des chercheurs ont relevé certains comportements étonnants ; il semble que suivant les individus, l’envie de viande grillée se substitue à l’envie de légumes grillés.

Enfin, le troisième symptôme, remarquable par sa fréquence, se traduit par une envie de fuite, voire de fugue. Les malades croient que leur salut se fera uniquement en fuyant leur ville, leur canton ou leur pays. Désireux de voir le monde, la destination de leur exode devient dès lors le centre de leurs conversations. La volonté de dénicher des endroits inédits où ils seraient les premiers à se rendre amène les malheureux à la surenchère – la lune est parfois évoquée par les plus téméraires et fortunés d’entre eux.

Mais inutile de paniquer. Le virus disparaîtra dès que les nuits se rafraîchiront. Nos anciens souffrants se souviendront à nouveau des conventions vestimentaires, des risques sanitaires liés à un excès de viandes grillées et des bienfaits d’une vie sédentaire ; et alors, aussitôt, ce bonheur béat retombera. La situation redeviendra normale. Jusqu’à décembre au moins. Car l’hiver verra arriver avec lui d’autres maux, comme les déprimes saisonnières où tout semble vain et inutile. Un mal qui chez certains d’ailleurs peut s’attarder plus en avant dans la saison, résistant même à l’arrivée des beaux jours. Le souffrant de déprime saisonnière déclarera alors qu’il ne supporte pas l’effervescence de l’été.

Ecrire à l’auteur : thierry.fivaz@leregardlibre.com

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