« 3 jours à Quiberon » pour 3 contrastes de Romy Schneider

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

« Pour certains vous êtes une sainte tragique ; pour d’autres, une putain. »

Un cerf-volant de toile blanche vole dans le ciel blanc. Il s’y noie. Egaré par le vent. Çà et là. Poussé par les vagues célestes. Retenu par les nuages. « Regarde, il monte. » Romy Schneider est en cure au Sofitel de Quiberon, en Bretagne. La vedette tâche d’y soigner les contrastes de sa vie. L’alcoolisme souffert, la sobriété désirée ; l’inconstance affligeante, la constance affligée ; le malheur réel, le phantasme du bonheur.

Une amie restauratrice d’art la rejoint ainsi que des journalistes du magazine à scandales allemand Stern. Ils l’attendent au bar de l’hôtel, servis par un barman portant moustaches et nœud pap’. Leur but ? L’actrice de Sissi en une, révélant ses souffrances sous l’effet de la manipulation, et laissant paradoxalement apparaître son vrai visage. Celui d’une alcoolique qui ne voit pas ses enfants, qui n’a plus un sous, qui vit le conflit avec sa famille. En somme, celui d’« une femme malheureuse de quarante-deux ans ».

Les trois contrastes

Qui est Romy Schneider ? Qui veut-elle être ? Tel est le premier contraste. Tout au long du film, la star du cinéma semble vouloir changer sans jamais vraiment y parvenir. Elle est Romy Schneider, portant sur ses épaules et dans son verre le poids du malheur. Elle veut guérir, mais cède à la tentation de ce qui l’humilie et la détruit. Elle ne veut pas se laisser mordre par les journalistes qui « sont des requins ». Et pourtant elle paraît s’enfiler d’elle-même dans leur gueule. Pour que les dents pointues la tuent cruellement, ou l’endorment paisiblement.

Le deuxième contraste est celui qu’elle renvoyait directement à ses admirateurs et qu’elle renvoie aujourd’hui au public de 3 jours à Quiberon. Romy Schneider rassure, Romy Schneider angoisse. Elle est attendrissante, certes, parce naïve et fragile ; mais elle est aussi exaspérante, parce que parfois vicieuse et toujours esclave. Il n’est en effet pas une minute du film où la vedette, ramenée à la vie par l’interprétation de Marie Bäumer, apparaît libre et heureuse.

Enfin, c’est le contraste technique qui aboutit le portrait de Romy Schneider dans le cadre de Quiberon, de l’hôtel, de l’océan, de l’interview suspicieuse. Par la photographie toute particulière du noir et blanc. Les vêtements participent du jeu de lumière montrant tantôt les personnages sous un nuit obscure, tantôt sous un jour plus clair. Le pull en laine blanc de l’actrice ne la sauve pas pour autant du malheur. Il traduit cependant son opposition à autrui. Un plan magnifique montre de fait Romy et son amie dans le couloir, après une dispute ; l’une en blanc, l’autre en noir. De plus, l’une est tournée vers l’avant, alors que l’autre se détourne vers l’arrière.

Les décors et les paysages jouent aussi du contraste entre noir et blanc. Les lampes se remplissent d’un blanc éblouissant et le reste, tout, se ternit d’un gris foncé. Les liquides, du Moët festif au vin impulsif, surabondent eux aussi de lumière dans un cadre sombre. Les paysages signent quant à eux l’élégance sobre mais enivrante de la caméra d’Emily Atef. La photographie atteint à ce point une finalité qui n’est autre qu’elle-même, pour le grande délectation d’un regard avide de beauté et de simplicité. Des rideaux blancs de la chambre d’hôtel, on passe à un plan sur les rochers du bord de mer. Ils sont d’un noir intense et profond.

Et les visages. Romy est une femme divisée, par son comportement et par l’ombre qui habite la moitié de son visage. Le journaliste Michael Jurgs est tout autant divisé que sa proie. Quand son costume s’éclaircit, son visage s’assombrit. Il est torturé à l’idée de réaliser l’interview par la manipulation facile d’une alcoolique, mais excité de son succès personnel qui s’ensuivra. On croit apercevoir une division plus ou moins semblable chez l’amie de l’actrice. Si son visage est toujours sous la lumière, et sa peau toujours blanche, la grisaille intérieure la domine.

3 jours à Quiberon 2 - © Look Now!.jpg

Un vrai travail artistique noyé dans l’alcool et la durée

La réalisatrice fait preuve de talent et d’originalité. Son usage du noir et blanc n’est pas qu’un bon coup pour faire croire à du cinéma d’auteur. Le noir et blanc est porteur de sens, et chacun de ses procédés porte du sens ; même celui du jeu photographique visant directement la beauté de l’image. Mais comme Romy Schneider accomplit de réels efforts pour guérir et finit noyée dans l’alcool, le long-métrage est pris au même piège. Le travail artistique sous-jacent est réel et de bonne qualité, néanmoins le film se replie sur lui-même.

3 jours à Quiberon est assurément ennuyeux au bout d’une heure. Evidemment, la vacuité qu’il laisse transparaître est parallèle à la vie de Romy Schneider, mais trop de sens tue le sens. La forme révèle le fond, mais elle ne peut pas se permettre d’aller au bout de son imitation du fond, sans quoi le film devient aussi tristement raté que la vraie vie du personnage principal – ou, pour le moins, tel qu’il apparaît dans le film à caractère autobiographique.

Le jeu de Marie Bäumer aurait pu s’ajouter aux défauts du film. Il réussit toutefois à démentir cette impression au fur et à mesure que la personnalité de Romy Schneider est davantage connue. A priori, un critique quelque peu objectif dirait que l’actrice allemande surjoue les stars malheureuses. Elle semble trop vouloir montrer la quête de bonheur, et les chutes, les remontées d’humeur, et les rechutes. Les rires sont exagérés, les coups de tristesse trop spontanés. En fait, l’actrice est géniale, dans la mesure où son attitude faite d’excès construit le personnage de Romy Schneider vu par Emily Atef. Nonobstant ce coup de maître, 3 jours à Quiberon reste contrasté dans sa réussite, fidèle à la photographie et à Romy.

« Je suis une femme malheureuse de quarante-deux ans et je m’appelle Romy Schneider. »

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © Look Now!

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