« Et moi je vis toujours », le roman posthume de Jean d’Ormesson

Article inédit – Jonas Follonier

Longtemps, j’ai erré dans une forêt obscure. J’étais presque seul. Peu de voisins, pas d’amis. Pour ainsi dire pas de parents. J’ai à peine connu ma mère qui m’avait donné son lait. Je n’ai guère eu le temps de m’attacher à elle. Mon père n’était jamais là. Il se promenait, il courait les filles, il se battait, il chassait.

Qui est le « je » de cet incipit ? C’est le « je » de Jean d’Ormesson, dans son roman paru quelques jours après sa mort. Et moi, je vis toujours, un ouvrage forcément émouvant puisque cet homme ne vivait plus au moment où est sorti son livre. Le narrateur y incarne le rôle de l’Histoire, étant tour à tour un homme vivant de cueillette et de chasse, un compagnon d’Alexandre le Grand, une servante dans une taverne sur la montagne Sainte-Geneviève. Une idée, comme toujours chez l’académicien, à la fois enfantine, amusante et – il faut bien le dire – un peu lourde.

Moi, je ne suffis plus à la tâche. Je suis débordée par mon propre destin. Je vois naître et croître, décliner et mourir les conquérants et les empereurs. Je m’attache aux uns, je m’attache aux autres. Les passions, les idées, les aventures les plus folles surgissent d’un peu partout.

Des aventures folles, il n’y en a pas vraiment au fil des pages, puisque ce que Jean d’Ormesson nous raconte, ce sont les grands moments de l’Histoire du monde, ceux que tout intellectuel connaît par cœur. Les prémisses de la philosophie, la chute de l’Empire romain, la Somme théologique de Thomas d’Aquin, l’invention de l’imprimerie, la querelle des Anciens et des Modernes, les guerres de religion, le triomphe de la science, l’essor de l’industrie, le progrès, les totalitarismes du XXe siècle. Bref, rien de nouveau sous le soleil. Il n’en demeure pas moins que le voyage se fait léger sous la plume d’Ormesson.

C’est à Ravenne, libérée par Justinien de l’occupation ostrogothe, qu’il faut aller chercher les dernières traces de la grandeur romaine émigrée à Byzance. Ravenne est une ville à l’aspect sombre où flotte encore le spectre de son fameux banquet.

Son « fameux banquet » : on s’imagine, hilare, Jean d’Ormesson nous dire cette phrase à voix haute, surtout quand on a Laurent Gerra en tête, qui disait toujours en imitant l’écrivain : « Chateaubriand ? Mais j’ai très bien connu, Chateaubriand ! » D’Ormesson lui-même s’esclaffait de cette parodie. Il semble l’avoir assumée et appréciée au point d’utiliser ce ressort comique durant tout un roman, de surcroît le dernier de sa vie. Ce roman est un roman-monde général, mais, en prêtant attention au texte, on remarquera quelques petites perles et piques courageuses lancées par l’ancien directeur du Figaro :

A Troie, j’étais déchiré entre Troyens et Grecs, entre Achille et Hector. En Arabie, près de deux mille ans plus tard, j’hésite entre les amis et les ennemis du Prophète. Dans la vie de chaque jour, dans le privé, Mahomet est un homme doux, affable, de caractère égal, conciliant. Mais quand son Dieu entre en jeu, il devient féroce. L’islam n’est pas une religion d’amour et de paix, mais une religion de violence et de guerre. De guerre contre les infidèles. Mais de guerre aussi entre les Arabes et entre les musulmans. Tous les Arabes, tous les musulmans sont frères. Mais ce sont des frères ennemis.

Une lucidité bienvenue pour un homme que l’on considère a priori comme un auteur lisse et grand public. On aura souri avec bienveillance aussi quand, après avoir expliqué le relativisme exprimé pour la première fois en Europe par Montaigne, le narrateur fait cette petite remarque au paragraphe suivant, dans la peau d’une femme cette fois : « Je n’ai pas été liée avec Montaigne. Ronsard, en revanche, je ne voudrais pas me vanter, mais je suis très attachée à la vérité, a été un ami. » On l’aura compris, Jean d’Ormesson choisit tout de même ses héros, et son roman apparaît davantage comme une autobiographie intellectuelle que comme une histoire du monde.

Espérance et angoisse. Comédienne. Tragédienne. Je suis capable de tout. Je prends tous les visages. Boèce, c’était moi, et L’âne d’or, c’était moi. Troie, Carthage, Bagdad, Auschwitz, Dresde, Hiroshima, c’était moi, et Offenbach, c’était moi. Le mal, la souffrance, la mort, c’est moi, et la gaieté, c’est moi. Ce qu’il y a de bien avec moi, c’est que je suis d’un comique achevé. Ce que j’aime surtout, c’est rire aux larmes.

Une lecture intéressante, que l’on finit une petite larme à l’œil. « Ne me jugez pas trop sévèrement », nous dit l’Histoire, nous dit Jean, à la dernière page. « Je vaux mieux que ces souvenirs lacunaires et aléatoires qui, non contents de s’emparer de ma voix, ne constituent, en dépit de leur ambition, qu’un livre de plus parmi les autres ».

Ecrire à l’auteur : jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo : Jonas Follonier pour Le Regard Libre