« A la dérive » : la reconstitution tanguante d’un drame nautique.

Les mercredis du cinéma – Agnès Baehni

Le film s’ouvre sur la scène qui fait office de turning point de l’intrigue : celle du réveil de Tami Oldham au milieu des décombres jonchant le fond, désormais noyé, du luxueux voilier qu’elle et son fiancé ont accepté de convoyer de Tahiti à San Diego. Son fiancé, dans un premier temps, semble avoir disparu.

En dehors du halo blanc que forme la voile autour du bateau amputé de ses deux mats et de ses installations électriques, l’immensité calme d’un océan aux reflets d’acier. C’est ainsi d’une manière plutôt convenue que le réalisateur Baltasar Kormákur choisit d’entamer la restitution de l’histoire du drame maritime qui, en 1983, vit un jeune couple de navigateur, Tami Oldham et Richard Sharp, affronter en plein pacifique une tempête d’une violence impitoyable.

Le synopsis ne manque pas de s’apparenter à celui des classiques du genre : après une rencontre idyllique sur la terre ferme, un jeune couple accepte au bénéfice d’une coquette somme de convoyer un voilier, le Hazaña, de Tahiti aux côtes Californiennes, mais il est surpris en pleine mer par un ouragan de force 12 sur l’échelle de Beaufort. Après le passage de la tempête et la découverte de son ami gravement blessé à la jambe et aux côtes, Tami, âgée de seulement vingt-quatre ans, veille à leur survie et tente de rejoindre Hawaï en utilisant les courants marins et une petite voile d’appoint.

Le choix du scénario coupé

Le récit s’organise autour d’un scénario coupé. Alternant d’une part des scènes précédant le naufrage, caractérisées par la présence de la terre ferme, d’éclats de rire, de musique, de nourriture et de romantisme ; d’autre part, des scènes succédant à la tempête qui s’organisent principalement autour d’un élément aquatique sans cesse changeant.

L’eau se fait aussi bien force destructrice, véritable mur d’eau salée au moment où elle balaie Richard du pont ou lorsqu’elle assèche les peaux durant la longue dérive, que douceur et source de vie en procurant aux deux naufragés la nourriture iodée nécessaire à leur survie en mer et qu’elle les accueille pour une baignade en eau douce sur l’île de Tahiti.

L’omniprésence de l’eau est exploitée par le réalisateur aussi bien au travers d’un remarquable travail de bruitage que grâce à la présence de très nombreux plans semi-immergés qui permettent au spectateur de s’assimiler aux personnages et à leurs sensations.

L’amour comme moteur de la survie : une alchimie peu convaincante

Si le choix du scénario coupé peut s’avérer judicieux pour un certain type de narration, il semble que dans la réalisation qui fait l’objet de cette analyse ce parti pris ne serve au contraire pas le récit. En effet, le réalisateur fait reposer la majorité de l’in- trigue sur la force des sentiments qui unit le couple de Richard et Tami. Il présente cette relation comme l’unique moteur de la volonté de survie de cette dernière.

En plus d’être peu originale, cette manière d’aborder le récit ne semble pas fonctionner principalement parce que le choix du scénario coupé, notamment, ne nous permet pas de suivre de manière linéaire le développement du sentiment amoureux au sein du couple : à l’image du Hazaña, nous sommes ballotés jusqu’à l’étourdissement entre des scènes antagonistes qui se succèdent de manière peu harmonieuse. De plus, nous n’avons été que peu convaincus par le jeu d’acteurs de Shailene Woodley (Tami) et Sam Claflin (Richard) dont l’alchimie très superficielle se traduit par des phrases mielleuses relevant plus du cliché que d’une véritable recherche scripturale.

On a réellement de la peine à comprendre qu’elles aient pu survivre au montage. On pense particulièrement à des répliques du type : « – J’aurais souhaité ne jamais te rencontrer car alors tu serais en sécurité loin de cette tempête ! – Non, parce que je n’aurais pas eu ces merveilleux souvenirs avec toi ». Tout ceci fait que, finalement, nous passons totalement à côté de la spécificité de la relation amoureuse, dont la véritable Tami Oldham affirme, dans des articles qui ont fait écho à ce drame, qu’elle lui avait permis de survivre en mer pendant un mois et demi.

On ne comprend en outre absolument pas comment la présence d’un homme pes- simiste et dont la blessure se gangrène davantage de jour en jour peut alimenter une volonté de survie chez une jeune femme telle que Tami. Il faut relever encore la maladresse manifestée dans la caractérisation des personnages qui nous sont fina- lement très antipathiques ; du refus de Tami de pêcher du poisson à cause de son régime végétarien aux répliques empruntées aux soap opera pour adolescents ce duo ne nous aura pas conquis.

Un dénouement grossièrement esquissé (attention spolier !)

Dans les premières minutes du film une scène nous interpelle, l’une des premières en flash-back : Richard est balayé du pont après avoir oublié de s’arrimer avec un harnais de sécurité. On le voit ensuite disparaître dans les profondeurs, inconscient. Cet indice sur le dénouement du film se veut subtil, mais ajouté à d’autres allusions plus ou moins grossièrement amenées, permet rapidement au spectateur de com- prendre la réalité des faits : Richard est mort au moment où il a été jeté par-dessus le pont par une vague scélérate. Dès lors, les septante minutes suivantes montrant les efforts de Tami pour les maintenir elle et son fiancé en vie ne sont que le reflet des hallucinations de Tami, dont Richard explique à Tami, en milieu de film, qu’elles sont fréquentes après plusieurs jours seul en mer.

Lorsque, en fin de projection, la vérité s’impose au spectateur en même temps qu’à Tami qui décide de « laisser partir » Richard, c’est un sentiment de malaise qui prend le dessus dans la mesure ou les septante minutes précédentes deviennent encore plus absurdes qu’elles ne l’étaient déjà. On a en effet de la peine à comprendre, comme nous l’avons mentionné, comment la présence agonisante de Richard peut motiver l’instinct de survie de Tami.

D’autre part, en admettant que nous adhérons à cette explication, il reste le pro- blème du traitement de l’alchimie du couple : n’ayant pas pu s’imposer au specta- teur de manière adéquate, cette relation se transforme en imposture et provoque en lui un sentiment de frustration alimenté par les incohérences qui jonchent le scénario. Tout ceci ne nous dérangerait peut-être pas à ce point si ce choix scénaristique ne nous rappelait pas l’histoire très similaire développé dans L’Odyssée de Pi (2012).

Ecrire à l’auteur : agnes.baehni@leregardlibre.com

Crédit photo : © Impuls Pictures

 

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