« Tigers are not afraid » : flingues et tigre en peluche

Neuchâtel International Fantastic Film Festival (NIFFF) – Thierry Fivaz

Pour son troisième long-métrage, la réalisatrice mexicaine Issa Lopez nous conte l’épopée d’un groupe d’enfants perdus qui, de toit en toit, tente de s’extraire d’un monde qui n’est pas fait pour eux.

Depuis de nombreuses années, le Mexique occupe le haut du classement des pays les plus meurtriers au monde. Au cours de l’année 2016, le nombre d’homicides intentionnels recensés s’élevait à près de 23’000 personnes, soit soixante-trois assassinats par jour, à peine moins qu’en Syrie. Selon l’Institut international d’études stratégiques (IISS), un think thank britannique spécialisé dans les conflits politico-militaires, les guerres territoriales entre cartels expliquent ce climat de violence extrême. L’enjeu est de taille, puisqu’en étendant leurs territoires – qu’ils soient occupés ou non par leurs rivaux –, les cartels s’assurent le monopole sur l’acheminement de drogue.

Mais l’horreur ne s’arrête pas là. Souvent éclipsé par les conflits entre narcotrafiquants, le Mexique fait également face à un autre problème, celui du féminicide et des enlèvements. Selon le centre universitaire Colegio de la Frontera Norte, de 1993 à 2013, 1441 meurtres de femmes ont été commis à Ciudad Juárez (ndlr : ville située à la frontière avec les Etats-Unis et tristement baptisée « la capitale mondiale du meurtre »).

Comment parvient-on à (sur)vivre dans pareille situation, dans un tel climat d’insécurité et de violence ? C’est ce qu’a voulu nous montrer, crûment, la réalisatrice mexicaine Issa Lopez dans Tigers are not afraid.

Les enfants perdus

Agée d’à peine dix ans, Estrella (Paola Lara) se retrouve soudainement livrée à elle-même ; sa mère, comme de nombreuses autres femmes avant elle, a disparu. La jeune fille ne souhaite alors qu’une chose : la retrouver. Mais Estrella ne peut pas rester chez elle à l’attendre. Des voix et des silhouettes menaçantes lui disent de fuir, que sa vie est en danger. Effrayée, la petite s’exécute et rencontre dans sa fuite un groupe d’enfants perdus, cinq garçons, tous orphelins, menés par le jeune Shine (Juan Ramón López), un chef au visage d’ange et à l’enfance volée.

La petite bande et Estrella s’efforcent de (sur)vivre, mais ils sont dans de sales draps, ils détiennent le téléphone portable du chef d’un des nombreux cartels de la ville. Ce téléphone contient des informations délicates, des vidéos d’exécutions, mais aussi une photo, la seule, que Shine ait de sa mère et qu’il ne céderait pour rien au monde.

Des animaux et des terrains de foot pour les tigres

Tigers are not afraid est un film puissant, perturbant, dont on ne sort pas indemne. Sorte de road movie, ce film nous fait cheminer à travers les rues, les toits et autres bâtiments délabrés, avec une bande de gamins à l’innocence injustement volée et portés par des acteurs jouent tous de manière remarquable ! Dans cette ville où les adultes bienveillants semblent absents – les seuls adultes présents sont les narcotrafiquants –, les enfants sont livrés à eux-mêmes. Sans personne pour les nourrir et les aimer, ils se réfugient alors dans l’imaginaire, se racontent des histoires dans lesquelles il y aurait d’immenses terrains de foot et de gentils animaux. 

Cependant, s’il est vrai que l’imaginaire occupe une place importante dans Tigers are not afraid, à l’image des voix et silhouettes qu’entend Estrella ou les histoires que les enfants se racontent, le film de Issa Lopez possède surtout une dimension d’ordre documentaire. D’ailleurs, si cela contribue à l’intensité du film, ce réalisme le rend surtout particulièrement difficile : comment ne pas être révulsé et indignés devant un film qui dépeint un monde si proche du nôtre ?

En somme, par la cohabitation délicate de l’imaginaire et du documentaire, le film de Issa Lopez se fait particulièrement bouleversant. Avec Tigers are not afraid, la réalisatrice dépeint le quotidien de milliers de Mexicains et montre, avec froideur et authenticité, la principale aspiration de ces concitoyens : ne plus avoir peur.

Tigers are not afraid a été projeté dans le cadre du NIFFF, les 6 et 10 juillet 2018 en compétition internationale.

TIGERS ARE NOTE AFRAID (Issa López) – NIFFF – International competition
Cotations :F
Fuyez !
FFFFF
Frustrant
FFFFFFFFF
Fantastique !
Hélène Lavoyer
Jonas FollonierFF
Thierry FivazFFF
Virginia Eufemi

Ecrire à l’auteur : thierry.fivaz@leregardlibre.com

Crédit photo : © NIFFF

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