«Kasane – beauty and fate», ou la bénédiction de la beauté

Neuchâtel International Fantastic Film Festival (NIFFF) – Thierry Fivaz

« La beauté est une bénédiction : elle permet de tout obtenir… même quand elle n’est qu’illusion ».

Le mercredi 11 juillet, le NIFFF a présenté en première mondiale Kasane – beauty and fate, une merveilleuse adaptation du manga de Daruma Matsuura récompensé par le Prix RTS du Public.

Au sortir d’une salle de cinéma, il est toujours agréable de se dire que le film que l’on vient de visionner a été construit avec soin et minutie. Et c’est ce qu’on se dit lorsqu’on sort de Kasane – beauty and fate. Le défi ne devait pas être sans risque, puisqu’il s’agit de l’adaptation du seinen manga de Daruma Matsuura (ndlr : un type de manga qui a pour cible éditoriale les jeunes hommes de quinze à trente ans), un manga qui connaît un véritable succès au Japon depuis sa parution en 2013.

Porté à l’écran par Satô Yûchi, le film raconte l’histoire de Kasane (Kyoko Yoshine), fille de la brillante et sublime comédienne Sukeyo Fuchi (Rei Dan). Cette dernière, juste avant de mourir, lègue à sa fille Kasane un rouge à lèvres magique qui, lorsqu’elle le met, lui permet de s’emparer momentanément de l’apparence physique de la personne qu’elle embrasse. C’est une aubaine, puisqu’au contraire de sa mère, Kasane ne jouit pas d’une telle beauté. Une longue et profonde cicatrice défigure son visage, lui suscitant insultes, moqueries et dégoût des gens qui la voient. Craignant les répercussions que pourrait cependant causer un tel pouvoir, Kasane renonce à employer son rouge à lèvres et préfère s’isoler, s’effacer ; elle qui, pourtant, rêve de devenir comédienne comme le fut sa mère.

Un rêve inaccessible, jusqu’au jour où elle fait la rencontre de Nina Tanzawa, interprétée par la ravissante et excellente Tao Tsuchiya. Nina est une magnifique jeune femme qui aspire à une seule chose : devenir une grande comédienne de théâtre. Le problème est que la jeune femme se trouve dépourvue de réel talent. Or, du talent, Kasane, elle, en a à revendre. La comédie, elle a ça dans le sang. Les deux jeunes femmes décident alors de s’associer : grâce à son rouge à lèvres magique, Kasane va s’emparer de l’apparence de Nina, dont le visage d’ange ne peut que ravir le public et séduire les futurs metteurs en scène. Cependant, la situation prendra, comme on peut s’y attendre, des tournants inattendus.

Jeu de miroir et symétrie

Si l’adaptation semble respecter l’œuvre initiale, Satô Yûchi en fait en tout cas un objet particulièrement intéressant. En effet, Kasane peut s’envisager comme un immense jeu de miroir et de symétries démultiplié à différentes échelles. Ce miroir nous présente parfois notre propre reflet, peu flatteur d’ailleurs, en nous interrogeant sur la révulsion presque pavlovienne que nous inspire la laideur et l’horreur comme celles du visage de Kasane. Mais le miroir est également présent dans la double mise en abîme qu’à deux reprises au moins le film représente : nous regardons un film montrant des acteurs qui jouent à être des personnages qui eux-mêmes jouent le rôle de comédiens jouant dans une pièce de théâtre. Sans oublier les miroirs contraires que sont les deux personnages principaux : l’une est belle, l’autre est laide. Sa laideur, d’ailleurs, c’est justement à travers un miroir que Kazane l’entrevoit ; alors que Nina, elle, peut, à l’image de Vénus, y contempler sa délicate et virginale beauté.

Ce jeu de miroir et de symétrie se fait même extérieur au récit. La Mouette que Kasane joue sous les traits de Nina parle aussi de la mère de Kazane qui demeure un lourd passif avec lequel vivre ; Kasane souffre toujours de la comparaison entre elle et sa mère, à l’image de la mère de Constantin de la pièce de Tchekhov. Une pièce de théâtre qui a d’ailleurs comme personnage la jeune Nina Mikhaïlovna Zaretchnaïa : celle-ci, comme Nina Tanzawa, rêve de devenir une grande comédienne, mais n’y parviendra jamais. Le jeu se poursuit même dans la seconde pièce que Kasane devra jouer et qui est la Salomé d’Oscar Wilde.

Masque et masquons

Dans Kasane, le masque occupe également une place particulière. Lorsqu’elle joue un personnage, Kasane le fait en empruntant, échangeant son visage avec celui de la belle Nina. En quelque sorte, Kasane endosse ici un double masque : celui de Nina d’une part, et celui, d’autre part, du personnage qu’elle doit interpréter. Mais même descendu de scène, Kasane conserve le masque ou visage de Nina et joue à être Nina. Personne en effet n’est au courant de son secret, ou ne lève le masque ; pas même Monsieur Ugo (Yu Yokoyama), un jeune metteur en scène talentueux qui se passionne pour la comédienne Nina – ou plutôt, Kasane sous les traits de Nina – et la fait jouer dans son adaptation de La Mouette.

A ce propos, il n’aura manqué à personne que les références qui parsèment Kasane – beauty and fate se font particulièrement occidentales, à l’instar de Tchekhov, Wilde, ou Cendrillon – après avoir embrassé Nina, Kasane peut profiter de son apparence durant un certain laps de temps ; une fois ce temps dépassé, comme Cendrillon, la magie disparaît et Kasane redevient Kasane. Si d’aucuns pouvaient regretter cette européanisation du récit au détriment d’un ancrage plus japonais, les références dont se nourrit le cinéma japonais peuvent parfois s’avérer difficiles d’accès pour le néophyte. Aussi est-il bienvenu que le cinéma japonais revête parfois un masque qui nous est familier et à travers lequel nous pouvons déceler l’immense capacité de ce cinéma à créer des œuvres aux facettes multiples, qui communiquent entre elles, se répondent et prennent plaisir à jouer avec leurs personnages et les récits qui les composent.

Finalement, Kasane – beauty and fate est un film origami réalisé en papier miroir et qui forme un objet particulièrement cohérent. Un long-métrage composé de trois mouvements qui parvient, avec rythme, et grâce à la performance remarquable de Kyoko Yoshine (Kasane/Nina) et surtout de Tao Tsuchiya (Nina/Kasane), à tenir le spectateur en haleine et qui n’a alors qu’une seule question : l’entente entre les deux jeunes femmes arrivera-t-elle à perdurer ?

A propos du manga Kasane – La Voleuse de visage :

Kasane – La Voleuse de visage est un seinen manga écrit par la mangaka Daruma Matsuura. Un manga particulièrement récent, puisqu’il fut publié pour la première fois au cours de l’année 2013 au Japon et traduit dès 2016 en Français. Comptant actuellement douze tomes (le treizième et dernier est pour novembre), Kasane – La Voleuse de visage fut nominé en 2015 pour les prestigieux Taisho Awards ainsi que pour le prix du manga Kodansha. Depuis le début de sa publication, Kasane – La Voleuse de visage est un véritable succès éditorial et captive de nombreux lecteurs japonais.

KASANE – BEAUTY AND FATE (Satô Yûchi) – NIFFF –INTERNATIONAL COMPETITION
Cotations :F
Fuyez !
FFFFF
Frustrant
FFFFFFFFF
Fantastique !
Virginia Eufemi
Thierry FivazFFFFF
Jonas Follonier
Hélène Lavoyer

Ecrire à l’auteur : thierry.fivaz@leregardlibre.com

Crédit photo : © NIFFF

Laisser un commentaire