« Retour à Buenos Aires » : long fleuve tranquille

Le Regard Libre N° 39 – Nicolas Jutzet

Publié par Slatkine & Cie, le récit de l’auteur français Daniel Fohr nous emmène à l’aventure. Les pistes de réflexion sont nombreuses, et l’histoire relatée par le littérateur nous plonge dans un passé qui sent bon la nostalgie.

Au centre de l’attention, l’Aviateur. C’est en sa mémoire que son petit-neveu prend le large. Parti du Havre, il a pour mission de rejoindre l’Amérique du Sud. Et plus précisément Buenos Aires, après une escale à Santos. Afin d’accomplir la dernière volonté du vieux sage. Il veut voir ses cendres plongées dans le Rio de la Plata. Et pourquoi ? Pour retrouver son amour perdu.

L’Aviateur, vestige d’un monde oublié

Héros de guerre, l’Aviateur est un homme solide. Après avoir survolé le monde tout au long de sa carrière dans l’aviation, il profite de sa retraite. Exemple de longévité, il finit par s’éteindre à 118 ans, frôlant le record du monde. Dernier membre d’une famille sujette au drame, le petit-neveu entre alors en scène. C’est à lui que s’adresse le testament. Il hérite de l’appartement du défunt, ainsi que d’une mission. Celle de faire le voyage qu’il n’a jamais pu faire. Rejoindre l’Amérique du Sud, en bateau, depuis la Normandie. La ville, lourdement touchée lors de la Seconde Guerre mondiale, est au cœur du grand mélodrame de la vie du vieil homme. C’est ici qui tout se termine, et que, paradoxalement, tout recommence.

Dans sa prime jeunesse, l’homme avait rencontré une resplendissante Sud-américaine qui, non contente d’être renversante, avait la chance d’être bien née. Venue découvrir l’Europe, profitant de l’hospitalité de sa tante, établie sur le Vieux Continent, elle finira par s’amouracher du vaillant ingénieur en formation qu’était à l’époque l’Aviateur. Du haut de ses vingt-cinq ans, il parvient à séduire la jouvencelle de vingt-et-un ans. C’est le début de l’aventure d’une vie. Ou du moins, c’est le destin commun que se jurent les tourtereaux.

« J’éprouve à chaque instant le besoin de me convaincre que tu n’étais pas un rêve. J’ai l’impression d’être né à la seconde où je t’ai rencontrée. »

Malheureusement, sa bien-aimée doit, comme prévu, rejoindre sa terre natale à la fin de son périple européen. Elle y retourne – autre temps, autre réalité – en bateau. Une longue traversée l’attend. Les échanges de courriers, voilà le seul lien qui unit alors ce couple follement amoureux. Et en ce temps, la poste est différente, elle prend des semaines et des semaines pour livrer d’un continent à l’autre. La situation est infernale pour qui se trouve dans l’attente d’une réponse de sa moitié. Inimaginable pour nous, à l’heure des messages en instantané, du surplus d’informations. S’y ajoute la lente traversée de l’océan Atlantique. Une vraie leçon d’humilité pour la génération ultra-connectée dont nous sommes issus. La patience raviverait-elle les émotions ?

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© Editions Slatkine

Enfin diplômé, il se décide à la rejoindre. A l’aventure ! Il fera le même chemin, par bateau, depuis Le Havre. Tout est décidé ; l’impatience est palpable. Mais, un jour avant le départ, alors qu’il s’apprête à rendre sa chambre dans un hôtel havrais, le monde s’effondre sur la tête du futur pilote. Laconique, un télégramme vient briser, peut-être à jamais, l’illusion d’un bonheur atteignable. « Ai réfléchi. Histoire terminée. Ne t’aime plus. Ne souhaite plus te voir. Définitif. » Expéditif.

« Il avait vingt-cinq ans, et celle qui venait de lui fermer la porte d’un avenir en commun n’en avait que vingt-et-un. »

Un long fleuve tranquille

Le petit-neveu hérite donc d’un voyage qui aurait dû mener son ancêtre au bonheur. L’Aviateur le fera finalement, des années plus tard, enfermé dans une urne. Porté par son rejeton qui veille au grain. Un dernier voyage, a la recherche du repos, et de réponses, sans doute. Le petit-neveu, bibliothécaire peu passionnant, prend la mission très à cœur. C’est parti pour un mois, non sur un paquebot de croisière, mais sur un porte-conteneurs, impersonnel au possible.

A travers les remarques du personnage, nous faisons connaissance avec le monde parfois abrupt des marins. Solitude, sacrifice et esprit collectif. On croit reconnaître un esprit de caserne. Avec ses nombreuses énumérations et un rythme ralentissant, l’auteur parvient parfaitement à faire percevoir le tempo pour le moins paisible du voyage. A 17km/h, sur un cargo rouge, la vie est calme, monotone. Par moment, l’ennui du narrateur manque de contagier le lecteur.

Entrecoupée par une tempête réveillant un mal de mer violent et quelques frayeurs pour l’Aviateur qui voit sa nouvelle maison faire quelques acrobaties sur le bateau, la torpeur qui s’installe est agréable pour qui rêve un jour de vivre pareil défi. Souvent livré à lui-même, le bibliothécaire tente de comprendre, de découvrir les éléments manquants et simplement de nouer contact avec les autres. Sans grand succès. On s’attache aux employés présents sur le bateau qui tentent, tant bien que mal, d’égayer leur quotidien.

« J’ai pensé à l’Aviateur en route pour son dernier voyage et à moi, chargé de le ramener vers son amour de jeunesse, une chimère restée coincée pendant presque cent ans dans son cerveau reptilien, siège de l’amour romantique. »

Malgré le huis clos parfois angoissant, on peine à découvrir la profondeur des personnages. Percer la carapace du narrateur restera une chimère, lui qui parle avant tout de l’urne qui l’accompagne et de son quotidien finalement bien banal. On découvre, par l’entremise des échanges de lettres laissées au petit-neveu, l’histoire des deux amants, sans toujours parvenir à se faire une réelle idée globale. Il faudra attendre les dernières pages pour réellement comprendre la soudaine métamorphose de la douce.

On regrettera également le peu de temps passé sur la terre ferme. Quelques chapitres pour s’imprégner de la vie si distincte de ce que nous connaissons, en Argentine, aurait donné un force supplémentaire au récit. On sent l’aventure naître, mais elle ne décollera pas, ou si peu. Mais là n’est pas le but du livre. Il ne s’agit pas d’un thriller, mais d’un roman de voyage, initiatique et historique. Or pour se retrouver, pour comprendre son histoire et comprendre son amante, il faut du temps, pas des rebondissements sans fin.

Interview de l’auteur, Daniel Fohr :

On retrouve dans votre ouvrage plusieurs clins d’œil à Blaise Cendrars. Pourquoi ?

Parce que c’est d’abord un écrivain d’aventures, d’aventures humaines : la Russie avec le Transsibérien, le Brésil en cargo, la ruée vers l’or en Amérique ou encore les tranchées de 14. J’avais envie de m’inscrire dans ce registre, mais de façon décalée. Le nom de Buenos Aires est chargé, comme ceux de Maracaïbo, de Valparaiso, etc. Mon goût pour Cendrars, qui n’est pas exclusif, tient aussi à son écriture et à son travail sur la langue. Comme clin d’œil littéraire pour un cargo, c’était lui ou Conrad, mais celui-ci est une référence trop sombre pour l’histoire que je voulais raconter. Il y a un humour plus léger et goguenard chez Cendrars, l’humour des fêtes à Montparnasse, alors que celui de Conrad est ironique, sarcastique et critique. Même si la mort est présente dans le roman, elle est toujours contrebalancée par l’humour. Sans doute y-a-t-il un rapport entre les cendres que transporte le narrateur et le pseudonyme de l’écrivain à la main coupée. Et puis, mon personnage est d’une certaine façon un « amputé psychologique », il n’a jamais vraiment aimé, et prend conscience de ce manque lorsqu’il se voit confronté à une histoire d’amour qu’il ne comprend pas.

La vie a bord est décrite avec précision et talent, avez-vous vous-même travaillé sur un bateau de cette taille ? D’où vient cette volonté de décrire la vie des marins ?

Je n’ai pas travaillé sur un bateau de cette taille, mais j’ai navigué à son bord pour effectuer la traversée du Havre jusqu’à Buenos Aires, comme mon personnage. C’était la moindre des choses si je voulais toucher une certaine vérité. Le lecteur doit faire le voyage aussi, on doit y croire, une fiction doit posséder sa vérité. Si quelqu’un qui a fait ce genre de traversée me lit, il ne doit pas avoir le sentiment que je raconte n’importe quoi, sinon il jettera le livre, et il aura raison. Il y a des choses qu’on ne peut pas inventer. On ne peut pas tout trouver sur internet, l’expérience est irremplaçable, parce que ce qui fait la vérité des choses, ce sont des détails qu’on ne trouve nulle part, et une façon de les observer. Hemingway donnait comme premier conseil à quelqu’un qui veut écrire : ne parlez que de ce que vous connaissez. C’est parfaitement juste. Ensuite, à partir de cela, on peut inventer ce qu’on veut. Quand je dis que je n’ai pas travaillé sur ce porte-conteneurs, ce n’est pas tout à fait vrai : j’écrivais tous les jours des passages, des notes, des réflexions, pour le livre. La volonté de décrire les travailleurs de la mer vient sans doute d’une modeste carrière de journaliste free-lance que j’ai eue, il y a longtemps. Les réalités sociologiques m’intéressent, tout comme la façon dont les gens vivent des réalités éloignées de la mienne. Je cultive une fascination pour cela, j’ai le goût des choses exotiques. C’est ce que j’ai aimé aussi lorsque j’ai fait de la publicité : un jour, je visitais une fabrique de camemberts en Normandie, un autre jour une usine automobile au Japon, et un autre encore je partais tourner un film à Cuba ou en Afrique du Sud. C’est toujours ce qui m’a intéressé, même dans des métiers apparemment différents. Ma famille a toujours voyagé, j’ai une mère qui voyage encore à nonante-sept ans, elle vient de rentrer du Canada. J’ai deux frères, l’un qui vit à Madrid, l’autre à Mexico. J’ai toujours eu plus d’intérêt pour ce qui est loin que pour ce qui est proche ; cela représente sans doute une limite.

Le rythme du récit est à l’image de la rapidité du porte-conteneurs. L’action est rare. Pourquoi ce choix ?

Je voulais écrire un récit initiatique classique, celui qui mène d’une rive à l’autre, un retour à Ithaque. J’avais envie de quelque chose de dépouillé, sans trop d’action justement, aussi parce que mon précédent roman, L’éclair silencieux du Catatumbo, était assez foisonnant. Il s’agissait d’une forme d’hommage à une certaine littérature latino-américaine dont je me sens proche. Avec Retour à Buenos Aires, je me suis demandé si je serais capable d’écrire un récit où il ne se passe pas beaucoup d’actions, comme Ballard dans L’île de béton : un personnage tombe avec sa voiture un soir de pluie dans un no man’s land entre une série d’échangeurs autoroutiers et de rocades, et il ne va plus sortir de ce terrain vague et revenir à l’âge de pierre. J’entreprends chacun de mes livres comme une nouvelle expérience. Comment parler de la répétition des jours sans se répéter ? Comment gérer le temps, la durée ? Comment parler de l’ennui sans ennuyer ? Cela m’a forcé à être précis dans l’écriture, à être fluide et à toujours me mettre du côté du lecteur, ce qui évite une certaine complaisance. Il m’arrive d’être très satisfait d’un long passage que je trouve parfaitement construit, bien écrit, mais qui n’apporte absolument rien au récit, voire qui le freine. Il faut savoir amputer un texte, pour poursuivre la référence à Cendrars. Comme j’ai tendance à beaucoup me relire et à beaucoup réécrire, si un passage commence à m’ennuyer, que j’ai tendance à le relire trop vite, je sais qu’il ennuiera le lecteur. Le texte doit me plaire encore au bout de cinquante relectures ; il s’agit là du meilleur des tests. Mais le style, la tonalité ne suffisent pas, il faut également qu’il y ait un enjeu. En dehors des épisodes avec l’équipage et de la vie à bord, la découverte progressive de cette histoire d’amour constituée de six lettres que le protagoniste relit avec nous, jusqu’au dénouement final – savoir ce qui attend notre personnage à l’arrivée – est un ressort qui pousse le lecteur à tourner la page et, je l’espère, à rendre le roman moins ennuyeux que la traversée.

Ecrire à l’auteur : nicolas.jutzet@leregardlibre.com

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