Les Schtroumpfs, une utopie totalitaire?

Le Regard Libre N° 42 – Nicolas Jutzet

Les petits hommes bleus sont aujourd’hui connus de tous, ou presque. Depuis soixante ans, soit gentiment trois générations, leurs aventures accompagnent la jeunesse. Or, derrière le cadre idéal, celui d’une gentille troupe de lutins cachés dans leur village de champignons, au milieu de nulle part, dans une foret inatteignable, cacheraient-ils autre chose? C’est à cette question qu’Antoine Buéno, écrivain, chargé de mission au Sénat et maître de conférences à Sciences-Po tente de répondre dans son ouvrage Le Petit livre bleu, visant une analyse critique et politique de la société des Schtroumpfs. Mais avant de revenir sur ce décryptage, un court retour en arrière s’impose.

Les Schtroumpfs, la genèse

La légende raconte que l’idée du monde des humanoïdes bleuâtres est née dans l’esprit de Peyo (de son vrai nom, Pierre Culliford) lors d’un déjeuner. Accueilli par son collègue et ami André Franquin – autre grande figure de la bande dessinée, connu pour ses créations Spirou et Fantasio, Gaston, ou encore le Marsupilami – il peine à trouver ses mots au moment de lui demander de lui passer le sel: «Passe-moi le…, passe-moi le…, passe-moi le Schtroumpf!». Complice, son ami répond: «Tiens, voilà le Schtroumpf, et quand tu auras fini de le schtroumpfer, tu me le reschtroumpferas!». Amusés par ce petit jeu, ils continueront tout au long de leur séjour. On retrouve un hommage à cet échange légendaire dans Le Schtroumpf financier.

C’est donc tout naturellement que l’auteur belge incorpore cette nouvelle idée dans ses œuvres. Elle prendra la forme d’un groupe de petits lutins bleus, hauts comme trois pommes – ce qui, selon les pommes, correspond à une hauteur allant de quinze à trente centimètres. Herbivores, ils se nourrissent de salsepareille, de baies et de baba au Schtroumpf. Ils s’inscrivent dans le temps long, leur chef culmine à un âge canonique de plus de cinq cent quarante ans, pendant que la plupart des autres sont centenaires. Que ce soit par leur apparence – disproportion du corps, couleur, pilosité, etc. – leur longévité ou encore leur mode de vie, il ne fait nul doute que les Schtroumpfs ne ressemblent à rien d’existant et viennent de fait tout droit de l’imagination de Peyo.

Peyo, une absence d’idéologie?

Il n’est pas sans intérêt de préciser que depuis la mort de son créateur, en 1992, la série continue son développement. Reprise et étendue par le fils de l’artiste, Thierry Culliford, l’aventure n’est de loin pas finie. Notons toutefois une nouvelle approche. Sous la plume de Peyo, les Schtroumpfs exprimaient une histoire qui partait des pensées, des réflexions de l’artiste. Aujourd’hui, les albums sont les reflets d’une thématique de société. Le rôle pédagogique des ouvrages s’est accentué. Les Schtroumpfs «servent» désormais des causes. Deux exemples: Le Schtroumpf reporter sert de défense à la liberté de la presse pendant que Salade des Schtroumpfs critique la société de (sur)consommation.

Pour Antoine Buéno, «Peyo crée une société, Thierry Culliford parle de la nôtre». D’après les différents témoignages, Peyo n’a jamais montré un réel intérêt pour les joutes politiques. Il était avant tout un homme mesuré. Il se refusait aux extrêmes, tant de droite que de gauche, et votait au centre, plus par élimination que par conviction. Mais loin d’exclure toute portée politique de l’œuvre, car selon Antoine Buéno, «une œuvre peut véhiculer une imagerie que son auteur, de bonne foi, ne cautionne pas, sans qu’il en ait du tout conscience. Les Schtroumpfs seraient un cas typique de dissociation entre les intentions d’un auteur et les représentations et idées réellement déployées au fil de sa BD. Ils refléteraient donc plus l’esprit d’une époque que celui de son créateur.»

Tout au long de leur histoire, il fut reproché aux Schtroumpfs d’être les représentants de la communauté gay, des antisémites, du Ku Klux Klan ou encore du communisme triomphant. Dans le sillage du maccarthysme et sur fond de guerre froide, ce dernier reproche prend une autre dimension, résolument politique. Les Schtroumpfs furent même accusés d’être le pendant collectiviste de Mickey Mouse, le grand héros des capitalistes. L’omniprésence du marteau et de la faucille dans les pérégrinations des lutins bleus n’y est pas pour rien dans cette interprétation.

Le monde des Schtroumpfs, entre nazisme et stalinisme?

Les albums reprennent toujours le même scénario binaire. La vie du village se passe paisiblement, avant de se voir perturbée tantôt par un facteur externe – Gargamel, la Schtroumpfette, un incendie, etc. – ou par le comportement déviant d’un membre de la tribu – le Schtroumpf financier, Cosmoschtroumpf, Schtroumpfissime, etc. La société des Schtroumpfs est primitive, elle rappelle la caricature du bon sauvage de Rousseau. S’opposant volontiers au progrès et à l’égoïsme, elle place la communauté au dessus de l’individu, considéré au mieux comme un parasite.

Dans leur société au quotidien idéalisé, l’individualité engendre le problème, la société le règle. Les désirs sont peu nombreux. Pas de place pour la jalousie ou la haine de l’autre. C’est une parfaite utopie. Autarcique, autosuffisante et reculée dans un lieu inconnu, réputé difficile d’accès. Le commerce n’existe pas, chacun partage et participe à l’aventure collective. L’uniformité des habits n’est que la confirmation de cette volonté commune d’être tous pareils. Uchronie et dirigisme, voilà le monde des Schtroumpfs. Les grands travaux sont au cœur du récit. Le marteau symbolise ceux effectués sur le barrage, la faucille la cueillette, notamment de salsepareille. On travaille pour un but commun, on mange et on fête ensemble.

Pour le nazisme, raciste, corporatiste et réactionnaire, les similitudes existent également. Quand il s’agit de se défendre face aux «Schtroumpfs noirs», par exemple. Piqué par la mouche «Bzzz», tout Schtroumpf devient noir, perd son intelligence et se transforme en véritable danger pour le reste de la communauté saine. Autre coïncidence troublante, l’arrivée de la Schtroumpfette, encore brune, est vécue avec indifférence. Une fois métamorphosée en créature blonde par le Grand Schtroumpf, elle fait l’unanimité.

L’antisémitisme, lui, est personnifié par le sorcier Gargamel et son chat, Azraël. Entre Azraël et Israël… Cupide et intrigant, Gargamel correspond parfaitement, tant par son physique que par son caractère, au cliché du juif que se font les nazis. Par ailleurs, sa vénalité est un autre point qui renforce l’hypothèse d’un monde stalinien, évoqué plus haut. La gentille et désintéressée communauté, le village des Schtroumpfs ou l’URSS, face au méchant opposant capitaliste coutumier des manigances.

Notons finalement que l’univers des petites créatures bleues est foncièrement misogyne et phalocrate. Le Schtroumpf préexiste à la Schtroumpfette. Cette dernière est une créature machiavélique crée par Gargamel, censée venir perturber le village. Poussant le Schtroumpf poète à la faute – celui-ci ouvre le barrage, mettant en danger le reste de la collectivité – elle symbolise la tentation. Superficielle, elle est par la suite cantonnée à un rôle subalterne et familial. Inspirée de Brigitte Bardot, elle est réalisée à l’aide d’une recette magique qui en dit long sur son rôle à venir: « Un brin de coquetterie, une solide couche de parti-pris, trois larmes de crocodile, une cervelle de linotte, de la poudre de langue de vipère, un carat de rouerie, une poignée de colère, un doigt de tissu de mensonges, cousu de fil blanc, bien sûr, un boisseau de gourmandise, un quarteron de mauvaise foi, un dé d’inconscience, un trait d’orgueil, une pointe d’envie, un zeste de sensiblerie, une part de sottise et une part de ruse, beaucoup d’esprit volatil et beaucoup d’obstination, une chandelle brulée par les deux bouts.»

Au final, pour Antoine Buéno, «seul le concept de totalitarisme rend intelligible et possible la fusion d’idéologies apparemment antithétiques au sein d’une même entité sociale. Le village des Schtroumpfs présenterait l’image de ce que pourrait être l’aboutissement du processus totalitaire. La notion de totalitarisme a l’immense mérite de mettre en lumière la profonde similarité existant entre le système bolchévique-communiste et le système nazi-fasciste, eu égard à leurs techniques de gouvernement. Le totalitarisme, se posant en antidémocratie, investit de tous les pouvoirs un chef qui s’efforce de mater toute forme de contestation, désigne des boucs émissaires et détruit les structures sociales en place pour mieux encadrer et abrutir les masses. Autant de traits que l’on retrouve, sans exception, dans la société des Schtroumpfs».

De surcroît, le langage utilisé dans cet univers est une novlange digne du légendaire 1984 de George Orwell, avec un principe simple: diminuer la capacité d’expression d’idées et de concepts subversifs. Sans mots, sans nuances, l’individu est incapable d’exprimer ses désirs, de réfléchir, cédant de plus en plus au pathos. En brisant l’aptitude à énoncer des théories et en cassant les liens qui unissent les groupes, soit en créant une société atomisée dans laquelle seul le collectif compte, on arrive bien à ce que pourrait ressembler la quintessence d’un monde totalitaire.

Bien évidement, cette analyse se veut polémique et souhaite avant tout rappeler que notre esprit critique doit s’exercer partout, tout le temps.

Ecrire à l’auteur: nicolas.jutzet@leregardlibre.com

A lire: Antoine Buéno, Le Petit livre bleu (2011), Editions Hors Collection
A écouter: Qui vive? – «De quoi les Schtroumpfs sont-ils le schtroumpf?», Europe 1

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