« Joueurs » – rien ne va plus !

Les mercredis du cinéma – Thierry Fivaz

Pour son premier long-métrage, la jeune et prometteuse réalisatrice Marie Monge poursuit l’exploration qu’elle avait débuté avec Marseille la nuit, moyen-métrage nommé aux César 2014, et pose à nouveau son regard sur cette troisième France. Cette France oubliée, celle des bas quartiers, des voyous et des durs aux cœurs tendres. Car si avec Joueurs Marie Monge nous raconte une histoire d’amour, celle entre Abel (Tahar Rahim), une petite frappe accro aux jeux, et Ella (Stacy Martin), une jeune femme perdue, il s’agit aussi et surtout d’une histoire d’addiction(s) ayant pour cadre les cercles de jeux parisiens.

Le pari était cependant risqué. Le jeu, la passion et la folie qui en découlent sont des thèmes bien connus, notamment en littérature. Dostoïevski et Zweig, pour ne citer qu’eux, se sont attachés à présenter les subtilités de la passion du jeu. Une passion dévorante et dangereuse qui se lit, comme l’écrit Zweig, dans le regard et qui va même jusqu’à rajeunir le visage du joueur lorsqu’il gagne et le transforme en vieillard sitôt perdu sa mise initiale. Dans notre cas cependant, Joueurs ne parvient nullement à présenter les subtilités que peut être l’addiction aux jeux de manière convaincante et complète. Dommage. Heureusement, il y a toujours pour cela Zweig ou Dostoïevski.

Certains critiques cependant, à l’image de Guillemette Odicinode de Télérama, applaudissent et soulignent « une énergie rageuse » et décèlent avec justesse les nombreuses références au cinéma – notamment français – qui jalonnent le film (Godard, Audiard) ; mais Joueurs partage surtout avec ses illustres prédécesseurs une chose : leurs défauts. A savoir, des personnages ordinaires (une « belle » et un « clochard ») à la limite de la caricature, en quête d’amour (il s’agit plutôt de passion, mais ils l’ignorent tous deux) et d’indépendance.

Ella est fragile, candide, naïve, et osons le dire, exemplifie l’idiotie d’une prodigieuse manière. Jusqu’à se demander si le film a vraiment pour réalisatrice une femme tant Joueurs dresse un portrait peu flatteur de la gent féminine – à des années-lumière de la réalité. Le personnage d’Ella renforce en effet le stéréotype de la femme influençable, crédule, sans caractère, soumise, qui croit aimer mais se perd dans le flot des sentiments pour un homme qui la manipule et la maltraite. Un homme qui l’utilise d’ailleurs uniquement pour ses ressources érotiques et financières. On croirait rêver.

Malheureusement, les clichés ne s’arrêtent pas là. Comme l’indiquent les consonances de son prénom, l’histoire du personnage campé par Tahar Rahim s’inscrit dans la grande histoire : celle de l’histoire franco-algérienne. Et, véhiculant une fois de plus des stéréotypes qui font l’apanage des partis d’extrême droite depuis des années en France, Abel n’est évidemment pas un banquier, un avocat ou un employé appliqué. Le portrait que nous en fait Monge est celui d’un trentenaire sans le sou, un beau parleur à la belle gueule qui a renoncé à travailler car préférant l’argent facile (et l’adrénaline) que lui apportaient les paris et autres jeux d’argent. Une véritable addiction qu’Abel n’assouvit évidemment pas dans les salles huppées des casinos monégasques, mais dans les cercles de jeux parisiens. Des lieux certes autorisés, mais particulièrement opaques et de réputation sulfureuse (ndlr. : certains établissements auraient contribué à financer le grand banditisme).

En somme, pour son premier long-métrage, Marie Monge nous livre l’histoire d’une idiote amoureuse qui s’entiche d’un voyou accro aux jeux qui parviendra même à lui dérober ses économies et son héritage. Si le film se veut sans doute aussi intense que l’addiction aux jeux d’Abel, il n’y arrive guère. Les scènes d’amours et de nus qui devaient sans doute, comme toujours et encore, exprimer cette intensité n’y arrivent nullement, mais rien de surprenant. Dans le rôle de l’amoureuse, Stacy Martin se montre particulièrement fade. Comme son personnage en définitive et comme Tahar Rahim. Les deux protagonistes semblent même flotter, car orphelins d’une véritable profondeur ou psychologie. Impossible en effet de s’attacher à eux ou de se sentir peiné dans leur descente aux enfers.

L’une des raisons provient sans doute du fait que la réalisatrice semble avoir confondu le suggestif, le mystérieux avec la lacune. L’exemple le plus flagrant est celui de la temporalité. Si cet épisode amoureux semble se dérouler sur quelques jours, on apprend par des personnages périphériques que la narration s’étale en réalité sur plusieurs mois. Pourtant, à voir les deux tourtereaux, il semble que les mois passés n’aient nullement servi à ce qu’ils fassent connaissance. Abel reste toujours un mystère pour Ella qui continue à ne pas s’en méfier et qui s’entête dans ses chimères, persistant de sa bêtise – qui semble presque devenir pour elle un état habituel.

Finalement, ce premier long-métrage à la photographie sans éclat nous apparaît comme socialement dérangeant, car gros de stéréotypes malheureux. Quand on pense que certaines voix se sont levées contre les clichés racistes qu’aurait véhiculés un film comme Intouchables, on peut s’interroger si, à sa manière, Joueurs ne mériterait pas lui aussi pareil blâme. Mais peut-être réagissons-nous là avec la même impudence et susceptibilité du joueur ayant perdu. Dans notre cas, point d’argent heureusement, mais tout de même, un peu de notre temps.

Ecrire à l’auteur : thierry.fivaz@leregardlibre.com

Crédit photo : © Agora Films

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