Rencontre avec Halldóra Geirharðsdóttir

Le Regard Libre N° 41 – Virginia Eufemi

C’est dans le restaurant du Théâtre du Passage que nous avons rendez-vous avec Halldóra Geirharðsdóttir, l’actrice principale du film islandais Woman at war, présenté en première suisse. Entretien avec une femme pleine de vie et d’énergie, qui revêt dans le film le rôle d’une autre femme courageuse et que ne rien n’arrête dans son combat pour la sauvegarde de la planète.

Virginia Eufemi : Quel chemin vous a menée à l’interprétation du rôle de Halla dans Woman at war ?

Halldóra Geirharðsdóttir : Immédiatement, quand j’ai lu le script, j’ai senti l’énergie et la Terre, j’ai senti que c’était une part qui était écrite pour moi.

Pourquoi ? Quels éléments vous ont plu ?

Halla est enthousiaste, elle a une forte ambition, elle est prête à se sacrifier, à mettre son égo de côté pour une cause plus grande. J’ai cinq enfants, je connais donc le sentiment de sacrifier sa vie pour ses enfants, mais nous ne le vivons pas comme un véritable sacrifice, nous le faisons pour une noble cause. Je pense que chaque être humain a le besoin de poursuivre une cause noble. De plus, la sœur jumelle de Halla (ndlr : Asa, une professeure de yoga jouée par elle-même dans le film) est très calme et plus je vieillis, plus je deviens calme. Et puis, j’ai beaucoup aimé la inner band (ndlr : trois musiciens et trois chanteuses qui représentaient la « musique intérieure » de Halla) : quand on tournait avec le groupe, je sentais vraiment comme si eux et moi étions une seule personne. Enfin, j’ai apprécié tout l’enjeu consistant à sauver un enfant de la misère (ndlr : Halla peut adopter une petite fille, Nika, en Ukraine) : sur quoi mettre l’accent si l’on veut changer le monde ? Dans une action au retentissement international ou dans un geste qui change la vie d’une personne ?

Vous n’avez reçu ce script que deux mois avant le tournage : comment vous êtes-vous préparée pour ce rôle ?

Je me suis préparée physiquement, mais j’ai également travaillé sur le script par les grandes énergies, tel un maître de yoga, car ce film s’apparente à une histoire mythique ou mythologique. J’ai analysé toutes les scènes en termes d’énergie, mais en considérant l’aspect pratique, utile à mon travail d’actrice. Puis, n’ayant que deux mois de préparation, j’ai dû faire confiance au fait que tout ce que j’avais fait jusqu’à présent, que je le portais en moi : j’ai joué Don Quichotte, j’ai joué Virgile dans l’Enfer de Dante, j’ai joué des personnages issus de la mythologie grecque ou des rôles shakespeariens. Je devais simplement faire confiance au fait que ces éléments m’accompagnaient et que je me suis toujours entraînée pour interpréter des rôles tels que celui de Halla. Après, je réfléchissais souvent à ce que je voulais que le public pense et ressente en regardant la scène que je tournais.

Vous avez parlé d’énergie, de l’énergie de la Terre. On sent bien le contact de Halla avec la nature : est-ce aussi quelque chose d’important pour vous ou est-ce que ce lien aux éléments est une caractéristique islandaise ?

Les moments où Halla pose son visage sur le musc et sent la Terre sont des sortes de prières, de méditations. Le script originel présentait quelques moments de prière ; je n’ai jamais aimé cela parce que pour moi, ces moments de communion avec la Terre étaient déjà des prières et le réalisateur a été d’accord de supprimer l’aspect plus religieux. Halla est plus dans la connexion à la terre et sa sœur Asa est plus dans des énergies « hautes », elles sont comme le ying et le yang et je sens que ces deux caractères, ces deux sœurs sont en moi.

Ce film est un projet local, islandais, mais qui touche à des enjeux globaux : est-ce que le fait d’interpréter ce rôle était aussi pour vous une forme d’engagement ?

Oui, je trouvais très beau et intéressant le fait que ce soit une histoire très locale avec un sens très global. Cela était très clair et important pour moi.

Le script n’a pas été écrit de manière genrée, mais vous interprétez tout de même une femme très forte. Le personnage de la petite Nika, la fille adoptive de Halla, avec son dur passé, prouve aussi le grand courage de la femme : est-ce que ce film est aussi un engagement féministe ?

Oui. Benedikt Erlingsson (ndlr : le réalisateur) considère que le film aurait pu représenter un homme, mais ça aurait été l’énième histoire mettant en scène un héros masculin. Les grands héros de ma vie sont plutôt des femmes que des hommes, pour la force dont elles ont fait preuve dans leurs combats.

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Un autre thème traité en filigrane est le traitement des migrants : est-ce un véritable enjeu en Islande ?

Pas autant qu’en Europe. Nous n’y sommes pas encore arrivés, mais c’est en train de devenir un enjeu et cela nous met face à notre racisme. Les gens ont très peur de l’inconnu, c’est une question liée à l’éducation. Je me souviens, lors d’un voyage à Lima, avoir rencontré deux parents péruviens qui étaient très préoccupés car leur fils venait de quitter le pays pour aller à Copenhague, ville qu’ils ont décrite comme une des plus dangereuses au monde. Beaucoup de gens craignent l’inconnu.

Vous avez également joué dans des séries télévisées et des courts-métrages. Est-ce que votre expérience en tant que comédienne de théâtre vous est utile pour votre carrière d’actrice ?

Oui, c’est un bagage que j’ai. Mais il y a une grande différence entre le théâtre et le cinéma : le théâtre, c’est de l’énergie, de la performance ; or je deviens plus calme en vieillissant. Le cinéma est méditation tandis que le théâtre est expression.

Quels sont vos nouveaux projets et seront-ils autant engagés ?

Mon prochain projet concerne l’Université d’Islande : j’y serai professeure au sein du département de théâtre dès le mois d’août et je naviguerai entre l’université et le théâtre. Mais comme ce dernier demande beaucoup d’énergie, ma grande occupation consistera vraiment dans cette chaire à l’université.

Quel beau projet ! Je souhaite toutefois vous revoir bientôt à l’écran.

En tant qu’actrice, je suis dans les mains du destin et dans le flux de la vie. Si un producteur ou un réalisateur m’appelle, je réponds toujours !

Ecrire à l’auteur : virginia.eufemi@leregardlibre.com

Crédits photos : Loris S. Musumeci pour Le Regard Libre

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