« Photo de famille » : un cliché d’émotions

Les mercredis du cinéma – Alexandre Wälti

Qu’est-ce qu’une photo de famille ? Une question simple pour une réalité qui ne l’est pas toujours : famille monoparentale, recomposée, éclatée, etc. Les schémas divergent de plus en plus. Voilà pourquoi l’idée banale de la réalisatrice Cécilia Rouaud pouvait soit tomber à l’eau soit éblouir le spectateur. Pas le droit à l’erreur ni à l’effet de déjà-vu.

Quel grand plaisir de voir autant de monde à l’entrée d’un cinéma ! Quelle joie de revoir des familles et des jeunes dans les salles ! Voilà les deux pensées que j’ai eues au moment de prendre mon billet. Il n’en restait alors plus que cinq pour l’avant-première de 17h45. C’est rare, même jamais le cas. Le septième art a dès lors été dignement fêté pour une journée spéciale à CHF 5.- tous les billets.

Comme quoi, il serait peut-être intéressant de revoir à la baisse les prix d’entrée durant les jours normaux ! Peut-être que l’intérêt pour le cinéma – véritable à en croire l’affluence de dimanche dernier – retrouverait de sa superbe et que les séances seraient à nouveau plus fournies. Il y aurait peut-être une augmentation de fréquentation.

La solidité du scénario fait le film

Une remarque qui fait particulièrement sens dans le cas de Photo de famille de Cécilia Rouaud. Pourquoi ? Parce que c’est un vrai long-métrage familial au sens noble du terme, c’est-à-dire qu’il fédère et interroge le nœud nucléaire même de la famille. La réalisatrice française est par ailleurs l’auteure du scénario. Il est important de le relever tellement les dialogues font toute la différence dans ce film. Il y a là une véritable plume de scénariste qui maîtrise l’art de construire les quiproquos et les contradictions grâce à peu de mots.

Quel effet obtient-elle ? Un effet frontal et direct qui implique et repousse successivement le spectateur. Des dialogues qui impliquent ce dernier bien plus qu’il ne l’espérait avant de le décevoir et l’énervé. On aime autant qu’on trouve pénible la grand-mère, malade d’Alzheimer et obsédée par un retour à Saint-Julien pour mourir. Lieu où elle passait toujours les vacances d’été avec ses petits-enfants. Eux, justement ! On a envie d’embrasser Gabrielle (Vanessa Paradis) et son envie naïve d’aimer à tout prix. Elle nous gonfle ensuite par son trop plein d’amour parfois étouffant pour son fils très froid et distant (Rio Vega, éblouissant). On souffre pour son frère Mao (Pierre Deladonchamps) pour le trouver ensuite désespérant et vide, stupide même. On sent toute la colère et les névroses de leur soeur Elsa (Camille Cottin) même si elle paraît souvent trop agressive.

Cette petite fratrie semble avoir été heureuse uniquement sur une photo qu’ils gardent tous les trois précieusement, qui les révèle pour ce qu’ils sont : trois enfants marqués jusqu’à l’âge adulte par une séparation. Mais que s’est-il passé au fil des ans ? Tout cela s’impose et se compose progressivement dans le déroulement du film. Comme si un cliché de jeunesse représentait tout ce que les trois sœurs et frère connaissent du concept « famille ». Et qu’il était le seul lien véritable entre eux, un lien puissant. Étrange réminiscence des temps révolus de l’enfance chez mamie où ils oubliaient sans doute la séparation de leur père absent (Jean-Pierre Bacri), coureur de jupons, et de leur mère (Chantal Lauby), souvent à côté de la plaque et passive.

L’art d’être famille

Vous vous dites sans doute : « encore une comédie familiale nian-nian avec un casting de stars ! » Comme moi d’ailleurs, avant la projection, je l’avoue. Vous vous demandez maintenant pourquoi vous avez lu jusque là. Vous n’en savez pas plus sur le film et ce qui le rend si particulier. C’est peut-être simplement parce qu’il faut le voir pour le croire.

Une maxime, certes nian-nian justement, mais qui correspond parfaitement aux sentiments ressentis devant les images et les scènes de Photo de famille. L’histoire se révèle par l’image et les nombreuses scènes de tête-à-tête. L’impression d’avoir déjà vu cette famille quelque part. Un effet qui est provoqué par la finesse de l’écriture du Cécilia Rouaud. Une scénariste qui n’hésite pas à interrompre absurdement les moments les plus dramatiques de son film, faisant ainsi retomber la tension d’un coup brusque. Une réalisatrice qui a l’œil fin pour mettre en scène de profondes dissensions familiales.

Le déjà-vu est donc évité par Cécilia Rouaud par l’art de brouiller constamment les pistes tout en soulevant un autre problème d’une famille éclatée et s’aimant malgré tout. Photo de famille, c’est l’étrange sensation d’avoir connu les situations filmées, de les ressentir à nouveau et de les questionner pour l’avenir. C’est aussi le talent qui filme des scènes banales avec un dynamisme étonnant. Bref, une photo de famille, apparemment, c’est comme le concept de famille qui nous a affecté et nous affecte toujours. Ce lien parfois difficile, mais toujours fort.

Ecrire à l’auteur : alexandre.waelti@leregardlibre.com

Crédit photo : © Agora Films

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