La géopolitique de l’Arctique

Le Regard Libre N° 41 – Clément Guntern

Même si certains en doutent toujours, le réchauffement de la planète est devenu une certitude dont les effets les plus spectaculaires se font ressentir aux extrémités nord et sud de la Terre. Cette nouvelle donne a modifié les jeux d’intérêts entre les nations, surtout dans le nord.

Avec le réchauffement climatique, les mythiques routes du nord-est et du nord-ouest – les voies entre l’Atlantique et le Pacifique, respectivement par le nord de la Russie et du Canada – qui avaient été conquises à grand peine durant des siècles par des explorateurs du monde entier, s’ouvrent progressivement à la navigation pour des durées de plus en plus longues. L’appétit à la fois des pays riverains et des grandes nations commerçantes s’aiguise tout autant quant aux perspectives d’accélération du commerce mondial que de l’exploitation de nouveaux gisements de matières premières. Dans ce qui s’annonce comme une « nouvelle conquête », il ne faudrait pas oublier qu’elle n’en sera pas vraiment une. Et pour cause, le véritable temps des aventuriers et de la conquête a débuté il y a bien longtemps en ce qui concerne le grand nord canadien et d’autant plus pour la Sibérie et le grand nord russe. Il est essentiel de se rappeler que la conquête de ces immenses espaces hostiles s’est effectuée sur quantité de restes humains ; que ce soit les doigts de Robert Peary lorsqu’il a cru atteindre le pôle nord, mais aussi et surtout les milliers de prisonniers du Goulag, morts pour la conquête des glaces en construisant des lignes ferroviaires monstrueuses à travers la toundra. Le pôle a eu son lot de héros connus et inconnus qui ont permis de domestiquer un tant soit peu ces espaces hostiles.

Au XVIe siècle, en Europe, on croit depuis longtemps qu’un passage existe par le nord jusque vers la Chine et l’Extrême-Orient par lequel on espère faire des affaires avec les royaumes asiatiques. Le thème de l’utilisation commerciale du passage du nord-est n’en est donc pas à ses débuts. En plus des ambitions commerciales, deux autres facteurs s’ajoutent depuis le XVIe siècle pour expliquer la poussée vers le nord : les matières premières et le militaire. En ce qui concerne la Russie, les métaux ont remplacé les fourrures et ont été eux-mêmes détrônés par le gaz et surtout le pétrole dans le rôle de moteur de la conquête. Et la volonté des nations qui bordent le cercle polaire d’exploiter de nouveaux gisements de quelque nature qu’ils soient n’est pas prête de s’éteindre. En ce qui concerne le militaire, le contrôle et l’utilisation du passage du nord-est restent l’épine dorsale de la stratégie russe de défense. Pour un pays aussi étendu et dont la majorité de la richesse et de la population est concentrée en Russie d’Europe, le fait de pouvoir naviguer sur sa côte nord devient essentiel s’il veut pouvoir défendre efficacement sa partie extrême-orientale. De nos jours, la composante de la dissuasion nucléaire vient s’ajouter à ces considérations stratégiques, puisque les régions polaires abritent l’essentiel du dispositif russe. Ces éléments valent également en grande partie, mais dans une moindre mesure pour les autres pays qui bordent l’océan arctique, à savoir les Etats-Unis avec l’Alaska, le Canada, la Norvège et le Danemark avec le Groenland. 

A cause des modifications climatiques, l’Arctique demeure une terre d’avenir mais surtout d’incertitudes. Les glaces qui se retirent laissent la place à de nouvelles possibilités pour les Etats voisins du cercle polaire mais également pour des pays plus éloignés comme la Chine ou l’Union européenne. Les terres du Groenland actuellement recouvertes par des glaciers mais aussi les mers du pourtour polaire seront libres à plus ou moins longue échéance à une exploitation minière ou pétrolière. De même pour les voies de navigation qui se libèrent de plus en plus des griffes du froid. Ces toutes nouvelles possibilités économiques posent cependant des questions sensibles du point de vue de la souveraineté nationale des Etats sur ces zones en mer qui sont encadrées par le droit international de la mer du traité de Montego bay. Celui-ci régit les zones de souveraineté totale (très proches des côtes) et des zones économiques exclusives dans lesquelles les Etats peuvent exploiter les ressources naturelles. La question se pose de l’étendue de ces surfaces : à qui appartient d’exploiter telle ou telle partie des mers polaires ? De plus, des frictions apparaissent au niveau de la liberté de navigation dans ces détroits stratégiques. Certains pays comme le Canada estiment que le passage du nord-ouest se trouve dans des eaux sous sa souveraineté, ce qui implique que les navires croisant sous un autre pavillon que le leur devraient demander l’autorisation de traverser. D’autres nations, et non des moindres, comme les Etats-Unis, se sont toujours battues depuis pour la liberté totale de navigation sur la planète. Des tensions ont déjà émergé entre les Etats-Unis et la Canada alors même que le passage du nord-ouest n’est pas encore totalement libre.

Dans un but de coopération, un Conseil de l’Arctique a été fondé et regroupe comme Etats-membres les pays voisins et en tant qu’observateurs n’importe quel Etat qui le souhaite. Signe de l’intérêt de plus en plus fort de la planète pour ces régions, de nouveaux observateurs sont admis chaque année dans l’organisation. Pourtant, le succès du Conseil de l’Arctique peut être expliqué par la nature de sujets traités en son sein car les thématiques comme la politique et le militaire sont exclues de son champ d’action. Mais ce sont bien ces sujets de « haute politique » qui cristallisent la plupart des tensions. Non seulement des Etats bien établis dans ces régions veulent conforter leurs positions, mais aussi des nouveaux venus à la stature imposante et à l’ambition grandissante qui comptent bien avoir leur mot à dire. C’est le cas de la Chine qui, à son habitude, avance ses pions depuis longtemps et prend pied dans l’Arctique. Ses intérêts sont évidents : un passage par le nord réduirait de plusieurs jours le transport de ses marchandises d’exportation. Dans cette optique, le gouvernement autonome groenlandais a reçu un soutien financier de Pékin pour qu’il favorise les implantations minières chinoises futures sur l’île et pour réduire les liens avec le Danemark et éventuellement pousser Nuuk vers plus d’indépendance vis-à-vis de Copenhague. De même, lors de la crise financière de 2008 qui a mis à genou l’Islande, la Chine avait offert son aide à la remise sur pied du système financier islandais à hauteur de 500 millions de dollars. Impossible de ne pas y voir une arrière-pensée de Pékin qui cherche des bases proches des passages du nord.

Toutes ces situations demeurent des tensions en puissance entre les grandes nations commerciales et militaires. Lorsque la navigation sera assurée durant l’été et que les glaces se retireront de certaines régions riches en ressources, le grand jeu entre puissances pourra véritablement débuter. Malgré cet appétit grandissant, l’exploitation de minerai, de pétrole et de gaz reste incertaine. La faute à des rentabilités encore manquantes et à des techniques encore déficientes pour s’emparer de ressources dans des régions hostiles. Les discussions de ces dernières années ont malheureusement tendance à présenter le réchauffement comme un état de fait et non comme une situation à résoudre. Comment ne plus voir les nombreuses espèces fragiles vivant dans les régions polaires qui se verraient détruites par la disparition des glaces ? L’Arctique a vocation à se développer comme thème géopolitique uniquement parce que les hommes ont contribué, par inconscience, à la modification climatique de ces régions.

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Ecrire à l’auteur : clement.guntern@leregardlibre.com

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