Entre littérature et randonnées

Le Regard Libre N° 41 – Alexandre Wälti

Que faire le weekend prochain ? Vous connaissez sans doute la question. Parfois, un livre facilite la réponse. Vous saurez tout grâce à En route, sac au dos… dans les alpes suisses de Philippe Metzger. Avis au amateurs de randonnée, de philosophie et de littérature.

Si la plage n’est pas ce que vous préférez en été, alors la randonnée est une excellente alternative. Ce n’est point nouveau, la pratique existe même depuis que les hommes marchent sur Terre. L’ouvrage de Philippe Metzger, publié chez Slatkine, est adéquat si vous préparez un tour de deux ou de plusieurs jours.

En effet, le livre didactique est illustré d’un nombre important de cartes, du relief de la dénivelée et de photographies qui permettent d’anticiper précisément un parcours. La perte contrôlée dans le cirque alpin peut commencer ! Ce livre invite surtout à découvrir les cabanes alpines. Il détaille les descriptions du sentier comme du lieu d’hébergement alpestre. Un document qui s’avère utile pour programmer un véritable itinéraire plutôt qu’une simple petite balade du dimanche. Il condense également toutes les informations indispensables dans un livre et évite l’éparpillement que provoquent parfois les recherches internet. C’est clair, concis, à jour et extrêmement utile pour les amateurs de marche qui voudraient mettre le turbo et passer au niveau supérieur.

Prétexte d’une déambulation littéraire

Ouvrez, tournez les pages, lisez et choisissez la meilleure randonnée ! Vous aurez assurément le plaisir de découvrir des écrins de nature encore intacts, d’y entendre seulement votre respiration, le petit vent frais contre vos habits mouillés par l’effort et l’écho des sifflements des marmottes. C’est surtout un bon prétexte pour faire un détour par la littérature et proposer des extraits littéraires dans lesquels la marche à pied joue un rôle primordial.

Sans aucune prétention philosophique, juste pour le plaisir de partager quelques passages d’œuvres majeures et des mots remplis de bons sens. De quoi accompagner peut-être votre découverte des Alpes suisses. Les philosophes en herbe pourront lire Marcher, une philosophie du professeur français Frédéric Gros. Un livre qui développe une véritable réflexion sur le sujet et d’où provient la majorité du contenu qui suit.

« J’aime à marcher à mon aise, et m’arrêter quand il me plaît. La vie ambulante est celle qu’il me faut. Faire route à pied par un beau temps dans un pays sans être pressé, et avoir pour terme de ma course un objet agréable ; voilà de toutes les manières de vivre celle qui est le plus de mon goût. »

C’est Rousseau qui l’écrit dans le Livre IV des Confessions. Il fait partie de la longue série des marcheurs de la littérature. Ce n’est pas le seul écrivain ou philosophe qui a parcouru des kilomètres à pieds avant de réfléchir à quelque théorie ou texte. Il suffit de lire ou relire ses Rêveries du promeneur solitaire pour nous rappeler que la randonnée est pour lui objet de réflexion. Thoreau aussi a pratiqué assidûment la randonnée à côté de ses textes plus pamphlétaires. Il a d’ailleurs une formule toute faite dans son Journal pour résumer l’intérêt de la vie debout : « Il est vain de s’asseoir pour écrire quand on ne s’est jamais levé pour vivre ». Nietzsche fait de la marche et du mouvement en général la condition d’une œuvre et l’élément même de la pensée comme dans Le Gai Savoir :

« Nous ne sommes pas de ceux qui ne pensent qu’au milieu des livres et dont l’idée attend pour naître les stimuli des pages ; notre éthos est de penser à l’air libre, marchant, sautant, montant, dansant, de préférence sur les montagnes solitaires ou sur les bords de mer, là où même les chemins se font méditatifs. »

Comme si une pensée cohérente ne pouvait pas être séparée du rythme lent des pas sur un sentier de gravier. Comme si la marche amenait naturellement à la réflexion. Ces deux penseurs ont un besoin commun qu’ils expriment différemment à travers leurs écrits : la randonnée. Kant ne dirait pas le contraire. Lui, le professeur qui tous les jours de cours, à huit heures précises, à Königsberg, devait faire une promenade avant d’entamer sa journée. Rappelons-nous qu’au début de son tout premier livre, il avait écrit : « Je me suis tracé une route que je suivrai. Une fois commencée ma marche, rien ne pourra l’arrêter. »

La fuite vers plus de temps à soi

La routine quotidienne de Kant s’oppose à la marche effrénée vers la poésie et la fuite continuelle de Rimbaud. Le poète marchait, marchait, marchait. Ainsi de quinze à dix-sept ans, il marche vers les grandes villes : à Paris pour rencontrer les parnassiens, partager ses poèmes avec d’autres poètes et à Bruxelles pour construire une carrière dans le journalisme. Plus tard, de vingt à vingt-quatre ans, il fait de multiples allers-retours depuis son lieu d’origine, Charleville, presque à la frontière belge, près de Marseille et de Gênes. Il fuit, ou plutôt passe sans jamais rester. Comme il le disait lui-même : « Je suis un piéton, rien de plus. » Ou encore, plus tard, dans une lettre d’Aden du 5 mai 1884 :

« Je ne puis vous donner une adresse en réponse à ceci, car j’ignore personnellement où je me serai trouvé entraîné prochainement, et par quelles routes, et pour où, et pour quoi et comment ! »

Evidemment, la liste pourrait s’élargir encore et les extraits se multiplier. Mais lisez déjà un ouvrage parmi ces quatre auteurs. Il y a de quoi occuper au moins vingt randonnées des cent-une répertoriées dans le livre de Philippe Metzger. Sinon, vous pouvez simplement lire les Rêveries du promeneur solitaire durant un itinéraire. C’est déjà un bon début. Et puis le reste suivra. 

Et si, à quelques mètres de la cabane où vous passerez la nuit, vous avez un coup de fatigue majeur, alors pensez à ces quelques mots que Gandhi a prononcés en pleine marche du sel le 10 mars 1930 pour encourager les militants à poursuivre le mouvement de désobéissance : « Nous n’allons pas faire demi-tour. » La marche comme arme contre la rapidité excessive de notre temps. Une philosophie ? Sans doute.

Ecrire à l’auteur : alexandre.waelti@leregardlibre.com

Crédit photo : © Alexandre Wälti pour Le Regard Libre

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