La Panne

Le Regard Libre N° 41 – Thierry Fivaz

Quelle ne fut pas ma stupeur lorsque mon ami et rédacteur en chef de la présente revue me rappela qu’il fallait que je lui rende, pour l’édition de ce mois, une chronique. Un exercice qui d’ordinaire m’aurait réjoui mais qui là, honnêtement, me plongea dans un profond embarras. L’air marin a toujours eu sur moi des vertus apaisantes, presque anesthésiantes. Et depuis trois semaines que j’en inspire à haute dose, me voilà transformé en un être calme et serein. Autrement dit : un être insipide, sans intérêt et particulièrement ennuyeux.

Ayant sans doute égaré toute idée originale dans une de ces petites cabines rouge et blanche qui parsèment les plages, je me retrouvai confronté au problème suivant : sur quel diable de sujet pourrais-je donc écrire ? Il est toujours surprenant de constater que lorsque la vie est belle et que les mauvais jours se font lointains, nous semblons dans l’impossibilité de trouver un sujet susceptible d’intérêt. Comment parvenir à captiver alors le lecteur de ces pages qui, d’un œil expert et avisé, posera les yeux sur cette chronique ? Là était mon embarras. Comment m’en défaire, comment trouver le sujet qui permette à la fois de me distinguer et sur lequel j’aurais plaisir à écrire ? Il fallait admettre l’évidence : j’étais en panne.

Heureusement, comme à son habitude, la vie de façon mystérieuse mais totalement fiable allait œuvrer en ma faveur et m’apporta, sur un plateau d’argent, le sujet tant recherché. Car il ne faut pas imaginer que les sujets et autres incroyables histoires qui noircissent les pages des livres et des journaux tombent du ciel. Ceux qui affirmeraient le contraire seraient tout simplement des menteurs, des inconséquents ou de viles crapules ; car la plupart du temps, pour ne pas dire systématiquement, l’origine d’un bon sujet est extérieure à l’esprit.

Sautant sur l’occasion, le Pointilleux ne manquera pas de s’enquérir d’une cruciale question : si les bonnes idées sont extérieures aux esprits, cela voudrait-il dire que nous découvrons lesdites idées comme jadis Christophe Colomb découvrit l’Amérique ? En somme, dira-t-il d’un air goguenard, cela signifierait qu’il plane au-dessus de nos têtes des idées que l’on viendrait, çà et là, piocher de manière aléatoire, un peu comme un pêcheur flaire une bonne ligne ? Naturellement et comme on pouvait s’y attendre, il sera répondu au Pointilleux d’aller chercher trop loin et d’ignorer volontairement l’aspect métaphorique de la situation afin d’introduire subrepticement un débat auquel il n’est pas question de prendre part ici.

Par chance, le Poète, lui, saisira immédiatement ce que nous souhaitons signifier par là. Combien de fois d’ailleurs l’a-t-il lui-même expérimentée ? Le Poète aguerri ne la connaît que trop bien et il arrive même parfois qu’il s’en lasse. Quant au Poète débutant, c’est toujours avec émotion qu’il relate cette sensation curieuse et particulièrement grisante. Celle qui survient lorsque, l’esprit aux aguets, il attrape enfin cette idée, son idée. Souvent trop mince, cet instant fugace et jubilatoire est pour beaucoup de Poètes synonyme d’émerveillement. Le voilà, lui, simple mortel, devenir pendant une fraction de seconde le violon de Dieu.

Cela étant dit, le Curieux et l’Impatient qui lisent cette chronique auront tôt fait de se demander, finalement, quel est le sujet si merveilleux que la vie, dans sa constante imprévisibilité, m’aurait servi sur un plateau d’argent. La promesse semblait en effet vraiment prometteuse. A cela, je leur répondrai qu’ils tiennent peut-être entre leurs mains mon fameux sujet. « Mais quel idiot ! », se diront-ils. Oui, c’est cela, un idiot. Un idiot en panne.

Ecrire à l’auteur : thierry.fivaz@leregardlibre.com

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