Discussion avec Sandro Pagliari, premier prix du Montreux Moda 2018

Le Regard Libre N° 42 – Hélène Lavoyer

Après avoir tenu un salon de coiffure pendant quelques années dans son Jura natal, Sandro Pagliari s’est lancé à la poursuite d’un rêve qui l’habitait depuis toujours et le ferait entrer dans le monde de la mode en tant que créateur. En mai dernier, il raflait le premier prix de la quatrième édition de Montreux Moda, un concours organisé par Giovanni Lo Presti, visant à projeter sur le devant de la scène mondiale le potentiel créatif suisse en matière de mode. Sur une terrasse de Neuchâtel, nous avons discuté de son univers et de sa vision.

Hélène Lavoyer : Comment êtes-vous arrivé jusqu’à une participation au Montreux Moda ?

Sandro Pagliari : Mon parcours professionnel a débuté par un apprentissage de coiffeur, pendant lequel j’ai fait beaucoup de concours internationaux avant d’ouvrir mon propre salon. Comme je n’aime pas me cantonner au strict minimum du travail traditionnel, j’ai continué les prises de photos coiffure, fait des expériences de l’autre côté de la caméra en tant que modèle. Après sept ans dans le salon de coiffure, j’ai entrepris une nouvelle formation, pour ensuite me rendre compte que je devais faire ce qui me plaisait malgré les a priori liés au domaine de la mode si je voulais laisser une empreinte plus forte, et créer quelque chose de plus concret. 

Comment s’est déroulé le concours ? 

Il y avait énormément de stress et d’effervescence durant la préparation en coulisses. C’est toujours bourré d’imprévus à gérer, il y a les dernières retouches sur des mannequins que l’on a rencontrés le jour-même, auxquelles il faut adapter le vêtement pour qu’il convienne à leurs morphologies et que chacune soit mise en valeur.

Le Montreux Moda est un événement soutenu par de grands noms de la mode – New York Fashion Week, Montreux Riviera, Planète Suisse – et le slogan est : « Ensemble soutenons le développement artistique Suisse ». A-t-il particulièrement besoin d’être soutenu en Suisse ?

C’est certain. La Suisse est connue pour être un pays technique, mais le côté artistique n’est selon moi pas du tout mis en valeur, alors qu’il y a toujours plus de jeunes créateurs suisses, qu’ils soient stylistes, maquilleurs ou créateurs, qui ont énormément de potentiel et de savoir-faire mais dont le domaine n’est pas réellement reconnu.

Nous avons pourtant de grandes écoles d’art qui offrent une formation de styliste ou de designer mode, telles que la HEAD ou l’EAA.

Oui. Cependant, bon nombre de diplômés s’expatrient à l’étranger parce qu’il n’y a pas énormément de possibilités pour vivre de la mode. Bien sûr, cela permet de travailler pour de grands noms de la scène mode mondiale ; cela empêche cependant d’être reconnu pour ses propres créations. Ce fonctionnement n’attire pas non plus le regard sur la scène mode suisse. Ce que j’apprécie dans le Montreux Moda, c’est cette volonté de mettre en valeur le Swiss made, le savoir-faire régional à un niveau national.

La collection que vous avez présentée au Montreux Moda s’intitule CHIMERA : quel est son essence, son message et les inspirations qui vous y ont amené ?

C’est une collection née d’un mélange entre le présent, le futur et le passé. Je me suis beaucoup inspiré des cultures anciennes de la Cordillère des Andes, avec une vision plus futuriste par rapport au design des vêtements et à l’énergie dans laquelle ils ont été façonnés. Ce sont des vêtements déconstruits et reconstruits, au niveau des matières utilisées également, car j’ai voulu garder la maille ou le lainage qui sont anciennes et proches de la terre, avec des matières plus brutes comme le jean et le cuir, qui représentent bien notre époque contemporaine.

Notre monde occidental actuel, l’aimez-vous ?

Je pense que l’actuelle situation du monde, comme le futur qui en découlera, manquent de cette base concrète et solide qui existait dans le passé. Beaucoup d’artistes qui émergent aujourd’hui durent moins longtemps, ils sont peut-être plus provocateurs dans leurs créations mais communiquent un message moins profond. Les « Grands » appartiennent au passé, et bien qu’il soit beau de voir le côté éphémère et frénétique du présent, j’ai besoin de cette profondeur et de raisons, de messages qui appuient mon travail au lieu de simplement le proposer à la consommation.

Vous avez une impression de perte des valeurs dans nos sociétés ?

Les valeurs sont propres à chacun : les miennes ne sont pas les vôtres, en tout cas dans leur application. Je préfère au terme de valeur celui de profondeur. Et là, à mon sens, cette profondeur et la recherche intérieure qui va avec se perdent aujourd’hui.

Un attrait indéniable se constate chez les jeunes adultes pour de grandes marques telles que Dior, Balenciaga, Gucci ou VETEMENTS. Les marques de prêt-à-porter s’imitent donc entre elles afin de répondre à une demande croissante. Cette accessibilité ne sonne-t-elle pas la fin de la particularité de leurs créations ?

On ne peut pas empêcher les grandes surfaces et autres grandes chaînes de reprendre les idées de créateurs. C’est inévitable. J’évoquais avant la profondeur justement parce qu’avec une identité forte, la contrefaçon et l’imitation ne contrebalanceront jamais le vêtement initial. De plus, la qualité des vêtements et des chaussures est indéniablement différente. Je pense aussi que la personne qui va porter la pièce y apporte quelque chose. Si je choisis un créateur et que j’adhère à son message, l’image sera plus forte que si le motif est simplement la poursuite d’une tendance.

Vers quels horizons le Montreux Moda vous aura-t-il permis de vous projeter ?

J’ai eu beaucoup de retombées grâce au concours. Je suis parti tout le mois de juillet à Milan, afin d’intégrer une formation d’un mois à mon cursus, et la participation à la Fashion Week de New York en 2019, qui est véritablement le grand prix de Montreux Moda.

Ecrire à l’auteur : helene.lavoyer@leregardlibre.com

Crédit photo : © Jordi Teres

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