Non à l’avortement: quand l’Etat se met à faire le bien

Le Regard Libre N° 42 – Diego Taboada

Le refus du droit à l’avortement en Argentine a été révélateur d’un malaise peu évoqué qui traverse les sociétés: l’acharnement des Etats à décréter et imposer ce qui est bien, en oubliant de faire respecter ce qui est juste.

Le rejet du projet de légalisation de l’avortement par le sénat argentin au mois d’août dernier a marqué un coup d’arrêt à une campagne qui a tenu en haleine la société argentine pendant de longs mois. L’opposition des foulards «verts», défendant le droit à un avortement «libre, sûr et gratuit» à ceux en «bleu ciel», militants «pro-vie», soutenus par les très influentes Eglises catholique et évangélique, a marqué l’agenda politico-médiatique de ces derniers mois alors même que le pays traversait – et traverse toujours à l’heure où l’on écrit ces lignes – une situation économique critique qui rappelle avec inquiétude la crise et l’inflation qu’a subies le pays au début du siècle.

Le caractère explosif du projet de loi, accepté in extremis par la Chambre basse, a révélé des positions très marquées entre partisans et détracteurs. Porté par un mouvement «féministe et social», le projet n’a fait l’unanimité ni parmi les femmes, ni au sein des classes populaires. De fait, l’impulsion est souvent venue des rangs conservateurs. Malgré la variété des postures, aucun consensus n’a pu émerger, chacun campant sur ses positions. L’âpre débat est même sorti de la sphère strictement politique lorsque certaines femmes se sont indignées sur les réseaux sociaux qu’une défenseuse du «oui» à la légalisation de l’avortement puisse maintenir son amitié avec une opposante et respecter son opinion: «comment peux-tu être amie avec quelqu’un qui serait prêt à te laisser mourir dans une clinique d’avortement clandestin?».

Il ne s’agit pas ici de prendre parti sur la question de l’avortement, mais d’interroger le rôle de l’Etat sur une question dont les positions semblent irréconciliables et dans la mesure où des considérations morales sont en jeu et impliquant qu’aucun camp n’est prêt à faire un pas vers l’autre. S’il existe des problèmes où le consensus est impossible, quelle est la légitimité de l’Etat d’imposer sa propre vision?

Des revendications libérales

Bien que la lutte pour le droit à l’avortement ait originellement émergé de mouvements apartisans, les partis se sont empressés de capitaliser à tout prix sur cette vague populaire. A chaque manifestation de rue, les partis – majoritairement de gauche – étaient bien présents alors que c’est paradoxalement un gouvernement de droite qui a ouvert le débat. La récupération politique la plus remarquable pour un observateur extérieur a sans conteste été celle de l’ex-présidente et désormais sénatrice Cristina Fernandez de Kirchner, péroniste et toujours farouchement opposée à l’avortement. Mais à une année des élections et des scandales de corruption à l’horizon, ce «retournement de conviction» n’aura pas étonné. 

Toutefois, ce sont bien des revendications libérales qui se font entendre du côté de la majorité des femmes en faveur de l’avortement. L’argument central? La liberté de disposer de son corps sans que l’Etat ni personne n’ait son mot à dire. D’une certaine manière, la politique, les «affaires de la cité», ne devrait pas se mêler d’une question qui ne relève que du privé, ni tenter d’imposer une morale «publique» à ce sujet. Et c’est bien ce réflexe ayant toujours été critiqué par les libéraux qui est repris ici par les mouvements féministes: comment peut-on justifier que l’Etat prenne des décisions sur ce qui concerne la sphère privée au nom d’une morale quelconque? Dans le cas de l’avortement, la morale religieuse sera invoquée, mais dans d’autres cas, ce sera la justice sociale ou «le bien commun», ouvrant la porte à bien des dérives. 

Garantir la justice plutôt que le bien 

Le débat argentin sur l’avortement démontre qu’il existe des thèmes sur lesquels les positions sont irréconciliables, notamment sur les questions en lien avec l’éthique. En effet, lorsque l’on pense que Dieu est de notre côté, ou qu’on agit pour l’idée que l’on se fait du «bien commun», il semble plus difficile d’intégrer des positions contradictoires. Si l’Etat se mêle et prend parti pour un des deux camps en utilisant sa capacité de coercition (en empêchant dans notre cas – même démocratiquement – les femmes d’avoir accès à l’avortement pour des raisons religieuses), il discriminera automatiquement une des deux parties, alors qu’il n’en a pas du tout la légitimité, et ne garantit en aucun cas un traitement juste pour tous.

C’est pourquoi, face à l’impossibilité de suivre une morale unique dans une société – régie par des conceptions plurielles et diverses par définition – l’Etat doit uniquement veiller à appliquer ce qui est juste, sans céder à la tentation de vouloir imposer sa propre définition du bien. Chacun peut avoir une conception différente du bien, mais une certaine idée de la justice dans laquelle chacun a sa place se trouve raisonnablement. Cette conception libérale de l’Etat est l’unique manière de traiter des questions qui impliquent des morales différentes au sein d’une même société sans discrimination.

Et pourtant, sur ce sujet, une grande partie du débat s’est situé au niveau du bien, statuant sur la pertinence d’un avortement, alors que la réelle question aurait dû se concentrer sur ce qui est juste. Et dans ce cas, la justice ne consiste pas à imposer à une minorité la vision de la majorité, mais à garantir à chaque individu la possibilité de pouvoir disposer de son corps librement indépendamment des considérations personnelles. Le refus du droit à l’avortement est ainsi révélateur des problèmes que peut poser une intromission trop insistante de l’Etat dans les affaires d’une société, car celle-ci se voit imposer une vision unique qui, bien que majoritaire, est loin d’être juste.

Ecrire à l’auteur: diego.taboada@leregardlibre.com

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