Pierre Soulages et son «outrenoir» interrogent les regards à la Fondation Gianadda

Le Regard Libre N° 42 – Loris S. Musumeci

Après une exposition sur Cézanne l’année dernière et une autre sur Toulouse-Lautrec en début d’année – plus classiques en leur genre – le visiteur de la Fondation Pierre Gianadda à Martigny, en Valais, se retrouve face à un Pierre Soulages plutôt surprenant. La salle principale est métamorphosée: du blanc, du noir. Contraste avec la douceur des peintures figurant la Sainte-Victoire et les portraits paysans de Cézanne ou la Belle Epoque chaude et enjouée de Toulouse-Lautrec. L’exposition «Soulages: Une rétrospective» est à voir jusqu’au 25 novembre.

On entre dans l’abstrait avec un maître de l’abstrait. Chez Soulages, l’abstrait se traduit par des techniques artistiques particulières et expérimentales, notamment celles utilisant le brou de noix sur papier, ou encore celles qui s’aventurent jusqu’à l’industriel goudron épousant le verre dans Goudron sur verre 45,5 X 76,5 cm, 1948-1 et Goudron sur verre 45,5 X 45,5 cm, 1948-2. L’abstrait, cependant, se traduit aussi par le noir, qui est la couleur amoureusement chérie et élue de l’artiste.

Le noir comme vecteur de lumière

Le noir? Quelle tristesse de s’y limiter alors que toutes les autres couleurs du monde, porteuses de vivacité dans l’art, sont à la portée des pinceaux! Pourquoi choisir l’obscurité? Gare à ces amalgames car Soulages parle bien d’élection en évoquant son choix du noir et non de limitation. Et le noir n’est en rien un canal d’obscurité chez lui. Au contraire, le noir se veut et s’affirme par la lumière. Il est vecteur du lumière. Il est puits de lumière. Il porte même un sens quasiment philosophique qui se remarque plutôt dans la deuxième partie de l’exposition correspondant en effet à une évolution dans l’art de Soulages.

Si les tableaux des années cinquante et soixante respirent davantage de diversité dans les tonalités de couleurs, ceux de la fin des années septante jusqu’à nos jours se focalisent plutôt sur le noir. Pas de rupture toutefois; l’artiste continue après cette époque-là de se nourrir de ses œuvres plus primitives et d’y accomplir même quelques voyages de retour. Place à ses propres mots pour expliquer le bouleversement vécu:

«J’ai vu un autre fonctionnement de la peinture: elle ne reposait plus sur des accords ou des contrastes fixes de couleurs, de clair et de foncé, de noir et de couleur ou de noir et blanc. Mais plus que ce sentiment de nouveauté, ce que j’éprouvais touchait en moi des régions secrètes et essentielles. […] J’étais en présence d’une couleur ouverte à des possibilités insoupçonnées. […] Toutes les couleurs se trouvent dans cette pratique du noir.»

Soulages racontait dans cet extrait d’entretien avec Olivier Pauli en 1990 comment il entrait peu à peu dans son fameux «outrenoir» dès 1979. Et là, l’exposition elle-même se nourrit du tournant artistique en récupérant le sentiment d’un étonnement plutôt déçu, en tout cas aux yeux du grand public dont je fais partie: l’«outrenoir» s’impose. Il s’impose avec élégance et force. Une force qui n’enferme pas le visiteur mais qui lui ouvre les chemins d’une errance délicieuse à travers les lumières du noir.

Ainsi, celui qui s’avançait sagement de tableau en tableau sous le statut de visiteur devient soudain spectateur. Il y a de fait spectacle par les mouvements dansants des pinceaux sur la toile. Peinture 202 X 435 cm, 29 juin 1979 révèle effectivement dans ses quatre parties une épopée violente et vaillante sur les traces du noir et ses stries qui peuplent l’huile sur toile éclatante.

Le coup de cœur de l’exposition

Dans cette dynamique, vient le coup de cœur de l’exposition: Peinture 162 X 130 cm, 15 novembre 2011. Aux jeux de lumière s’ajoutent les reliefs. L’acrylique crée le relief, qui s’empare de lumière pour la redistribuer ensuite à son bon plaisir dans un harmonieux chaos. Cette peinture est sublimement paradoxale dans la mesure où elle suscite à la fois attirance et peur. D’une part, elle attire par la gourmandise de vouloir lécher avec sensualité l’acrylique en relief ressemblant à une crème onctueuse et noire.

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Pierre Soulages, Peinture 162 X 130 cm, 15 novembre 2011

D’autre part, elle repousse. Car elle exprime le fait accompli: la peinture s’est esclaffée à cet endroit précis et rien ne peut désormais plus changer. Fatalité. Il y a donc à la fois dans cette œuvre le désir de vie car la vie s’exprime dans les reliefs lumineux et mouvementés; et à la fois l’angoisse de la mort car la peinture est tombée sur la toile, sanguinolente, et a atteint un terrible point de non-retour.

Certes, «Soulages: Une rétrospective» ne semble pas forcément accessible au premier abord. Mais la Fondation Gianadda, c’est aussi cela. Dans sa mission essentielle au service de l’art et de la culture, elle ne peut pas se contenter de ne proposer que des œuvres plus évidentes pour le grand public; elle doit aussi interroger et éduquer les regards. Pour ce faire, Soulages et son «outrenoir» sont on ne peut mieux choisis.

D’accord, pas d’accord? Des louanges, des critiques?

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Loris S. Musumeci pour Le Regard Libre

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