« L’anonymat est un choix » 

Le Regard Libre N° 43 – Nicolas Jutzet

Dans son ouvrage Darknet, Gafa et Bitcoin, Laurent Gayard, enseignant et chroniqueur, revient sur l’apparition des différents acteurs qui accompagnent jour après jour notre vie. Les GAFA, pour Google, Apple, Facebook et Amazon. Sans oublier de retracer l’historique de l’infrastructure de l’écosystème qui permet à ces acteurs de se propager un peu partout dans le monde, et de plus en plus de venir s’immiscer dans notre intimité, grâce à l’exploitation de nos traces, soit de nos données.

Laurent Gayard livre un petit manuel de résistance, qui doit servir de prise de conscience. Nous devons reprendre une position proactive dans notre rapport à Internet et cesser de nous résigner dans une position technophile béate, oubliant l’importance des enjeux, notamment en lien avec notre sphère privée. Car des alternatives aux mastodontes en place existent, avec leurs avantages et leurs défauts, évidemment.

Il était une fois Internet

Que reste-il du rêve techno-libertaire décentralisé, nommé Internet depuis le 1er janvier 1983, aujourd’hui? Laurent Gayard dresse un constat amer. Selon lui, certes, Internet a changé nos vies, mais Internet a aussi changé. Le progrès a largement évolué, mais loin de nous libérer, l’aventure s’est transformée en une véritable prison de verre virtuelle qui permet à chacun d’observer autrui, en tout temps et en toute heure, comme jamais auparavant. Cette réalité est intimement liée à l’hégémonie des acteurs cités plus haut qui, par leur position dominante, imposent leur façon de faire. Le principe du winner takes all fait ici preuve d’une exemplaire continuité.

Dans le monde physique, le coût marginal d’un nouveau client, ou de la production d’un produit supplémentaire, est censé croître avec le temps, pour des raisons de rareté des ressources. Or, dans le monde numérique, le coût marginal d’un utilisateur supplémentaire est quasi nul pour l’entreprise qui offre son service. Au contraire, l’offre devient même plus efficiente et donc monétisable en termes de publicité avec un nombre croissant d’internautes. C’est une tendance structurelle au monopole qui fait son apparition dans ce modèle économique.

L’Europe, qui se bat à coup de milliards, est marginalisée dans ce nouveau monde. Elle peut témoigner de la difficulté à exister dans un univers bipolaire voyant les géants américains et chinois se battre goulûment pour les parts de marché. Dans le classement des premières entreprises actives dans la «tech», en 2017, ne figurent que des acteurs chinois et américains. Laurent Alexandre, fondateur du site Doctissimo très actif sur les réseaux sociaux, auteur de divers ouvrages sur la thématique et spécialiste de l’intelligence artificielle (IA), annonce même qu’il y aura une deuxième colonisation, une colonisation technologique. Sommes-nous condamnés à subir?

Le marché européen, ses langues diverses et sa structure bancale font que les espoirs de rattraper notre retard sont quasiment nuls. D’autant plus que la tendance centralisatrice qui règne sur le vieux continent va à l’encontre de la logique de pensée de ce nouveau monde. L’exemple du Minitel et l’entêtement technocratique du brillant Valéry Giscard d’Estaing en sont l’exemple le plus illustre. L’ironie de l’histoire voudra que le système qui a popularisé définitivement Internet, le World Wide Web, fut inventé au CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire) à Genève par Tim Berners-Lee.

Googlocratie

Ce besoin de faire augmenter toujours plus la taille de sa communauté nécessite une autre caractéristique nouvelle, le besoin de rendre aisément accessible le produit et faciliter au maximum l’expérience de consommation. Fluidifier l’utilisation. Ici, les frontières s’effacent, le marché est mondial, suivant un trend de fond. La barrière physique disparaît également, il est désormais possible de suivre n’importe qui, n’importe où, tout le temps, instaurant un règne trompeur de la transparence.

La gratuité de Facebook ou Google témoigne ici de ce nouveau paradigme. Mais n’oublions pas que si c’est gratuit, c’est nous qui sommes le produit. Or nous produisons des données, le nouvel or noir, qui permettent à ces acteurs d’en savoir parfois plus sur nous que nos proches. A ce titre, il est intéressant d’observer qu’il faut analyser les GAFA de manière différenciée. Deux modèles existent. D’un côté, Amazon et Apple, qui ressemblent à une version actualisée des entreprises traditionnelles ; et de l’autre, des ovnis, Google et Facebook.

L’omnipotence les rend incontournables pour toute personne souhaitant avoir un minimum de «lien social 2.0» avec son entourage, familial ou professionnel. D’autant plus que les ambitions de ces entreprises sont presque sans limites. Directeur de l’ingénierie chez Google, Raymond Kurzweil théorise l’apparition prochaine d’un homme augmenté. Les sociétés partenaires de Google Life Science et Calico sont missionnées pour repousser la mortalité, voir atteindre l’immortalité. Refusant le défaitisme du «c’était mieux avant», elles suivent un nouveau mantra: «ça sera mieux demain». La béatification de la technique est totale. Sans oublier la voiture autonome, les assistants personnels et le reste!

Youtube appartient à Google, Instagram et WhatsApp à Facebook et Snapchat est dans le viseur de Google après avoir refusé une offre de Facebook dans le passé. Alors, nul salut en dehors de ces deux mastodontes? Des alternatives existent pourtant. Loin d’être systémiques, elles sont à voir avant tout comme étant complémentaires aux GAFA.

Rendre Big Brother obsolète, reprendre le contrôle de nos données 

A ce jour, la vie personnelle d’un Européen, ou plus précisément les données qu’il laisse sur son passage numérique, se monnaient à plus de six cents Euros par année. De son côté, Facebook gagne en moyenne entre 5 et 15 dollars par profil, selon les études. L’adage connu pour d’autres secteurs s’applique par analogie: la gratuité n’a pas de prix, mais elle a un coût. En connaissant les moindres détails de vos vies, Google et compagnie peuvent facilement influencer vos comportements.

Pour échapper à ce siphonage jugé problématique par une partie des fans de la première heure, des alternatives voient le jour. Placé dans les mains d’un Etat malveillant, cet attirail fait froid dans le dos tant son pouvoir de nuisance est énorme, voir même sans limites. C’est ici que nous faisons connaissance avec le darknet. Selon la définition de Laurent Gayard, «un darknet est un réseau superposé à Internet utilisant des protocoles spécifiques afin d’anonymiser les communications et échanges sur ces réseaux. A l’origine, le terme pouvait désigner des réseaux développées parallèlement au projet Internet. Dans les années deux mille, le terme a été popularisé pour désigner les réseaux de téléchargement – notamment illégaux – pair-à-pair. Aujourd’hui, le terme est souvent utilisé pour désigner un ‘‘Internet caché’’ alors que les darknets constituent en réalité des réseaux bien distincts auxquels on n’accède qu’en utilisant un logiciel ou un protocole bien spécifique».

Le premier darknet mis à disposition des internautes: le «Freenet». L’idée de son créateur est relativement simple: «offrir la garantie d’un anonymat total sur un réseau immunisé contre la censure». En réalité, ce fut plus compliqué. Décentralisé, Freenet ne propose pas de moteur de recherche digne de ce nom et son utilisation est chronophage. Mais l’anonymat est presque total. De plus, contrairement à Google, Freenet est loin d’être user friendly.

Autre option: The Onion Routeur (le «routeur en oignon»), mieux connu sous son acronyme Tor. Développé au milieu des années nonante, il devait servir de moyen de communication sur Internet à l’armée et au service de renseignement américain. Il devait permettre des échanges qui échappent à l’espionnage, notamment de l’étranger. Il s’agit donc d’un réseau crypté.

Les principes cryptographiques sont les suivants: «Il en existe plusieurs. La cryptographie symétrique suppose qu’un message est chiffré (crypté) selon un code particulier qu’il est possible de déchiffrer grâce à une clé secrète possédée par les membres du réseau utilisant ce type de cryptographie (la messagerie Telegram en est un exemple). La cryptographie asymétrique suppose elle l’existence de deux clés: une clé publique utilisée par un algorithme pour chiffrer le message ou les données envoyées (c’est-à-dire pour les rendre intelligibles) et une clé secrète seulement connue par l’expéditeur et le destinataire du message, qui sera utilisée par un algorithme servant à déchiffrer le message. Le système de symétrique a l’avantage de la rapidité mais le désavantage de devoir communiquer la clé secrète entre les membres du réseau crypté de manière sécurisée, sans quoi la confidentialité est menacée. Le système asymétrique a l’avantage de proposer un double système de chiffrement plus sûr mais le désavantage d’être lent et de nécessiter beaucoup de puissance de calcul».

Or de ces deux systèmes, le réseau Tor utilise… les deux. Explication? «Dans le but de gagner à la fois en vitesse et en confidentialité, aussi bien pour les échanges mails que pour les échanges de données.» Les données transmises par l’utilisateur sont protégées par plusieurs couches de chiffrement (comme un oignon). Théoriquement, l’anonymat complet est garanti. Cette réalité engendre une suite de conséquences négatives, notamment une activité illégale non négligeable.

Il serait faux de résumer les darknet à cela, mais le nier le serait tout autant. A la base, l’anonymat devait avant tout servir d’échappatoire aux journalistes et autres dissidents persécutés. Difficile d’éviter que cette protection soit également utilisée par des entrepreneurs véreux ou en avance sur leur temps ou simplement sur la législation.

Une solution semble pourtant voir le jour. Elle souhaite répondre à deux problématiques: les darknets sont not user friendly et souffrent de l’aura négative liée aux activités illégales qui y pullulent. La réponse s’appelle «WebtoTor» et «Tortoweb». Il s’agit d’un pont entre le clear web (traditionnel) et le dark web. Plus besoin de s’imposer l’installation de Tor, le navigateur traditionnel suffit pour accèder aux pages cachées en «.onion». Toutefois, avec cette solution, seule reste la garantie de la publication anonyme; celle de la navigation disparaît. C’est une solution transitoire qui permet de garantir une sécurité aux journalistes et autres lanceurs d’alerte qui veulent publier des informations sans assurer une impunité totale aux offres illégales et à leurs consommateurs.

En résumé: «Freenet, tout comme Tor, invite à retrouver quelques réflexes de prudence que le web 2.0 a trop souvent fait perdre, et la difficulté à s’orienter invite dans un premier temps à une certaine retenue.»

Par ailleurs, pour répondre aux nombreuses polémiques en lien avec l’utilisation des données de Facebook et Cie, des réseaux sociaux émergent. Selon Laurent Gayard, «diaspora*» est le plus intéressant: «le seul univers social où vous êtes en contrôle. Chaque utilisateur héberge sur son ordinateur, qui fait office de serveur, son propre relais de connexion et ses propres informations. Ce faisant, au contraire de Facebook, aucune récupération des données personnelles à des fins commerciales ne peut être effectuée puisque l’utilisateur est le seul à héberger les données qu’il met en ligne sur le réseau social.»

De nombreux autres projets mériteraient d’être mentionnés, mais retenons la leçon principale: «Les outils privilégiants l’anonymat sur Internet, qu’il s’agisse des réseaux cachés, des moteurs de recherche anonymisants ou des systèmes d’exploitation sécurisés, ne sont d’ailleurs pas seulement des instruments de lutte contre la surveillance exercée par les agences gouvernementales mais représentent aussi pour l’utilisateur lambda des moyens de se prémunir contre la captation massive des données.»

Il ne s’agit donc pas de nier les bienfaits de l’offre actuelle, celle des mastodontes de la Silicon Valley ou de leur pendant chinois, mais plutôt de nous faire réagir sur le système et sa logique profonde. En nous rappelant que des alternatives existent alors que la gratuité n’existe pas ou encore que nous avons tous une responsabilité lorsque nous partageons notre intimité avec autrui via des plateformes qui tournent grâce à l’exploitation de notre vie privée. Et que l’ensemble fonctionne grâce, ou à cause de notre consentement! Au final, la révolution sera avant tout intellectuelle, pour échapper à une nouvelle forme de contrôle social, économique et, un jour peut-être, génétique. L’existence d’une contre-culture qui se soucie de l’intimité et de la liberté, réelle, des internautes, est la condition sine qua non pour que les acteurs en place en comprennent l’importance. Nulle coercition par la loi ou autre name and shame que souhaitent les collectivistes jamais avares d’une mesure paternaliste, c’est par le débat d’idées et la capacité de transformer cette offre dissidente en réelle alternative que le succès passera. On en discute sur «diaspora*»?

Ecrire à l’auteur: nicolas.jutzet@leregardlibre.com

Crédit photo: © Nicolas Jutzet pour Le Regard Libre

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