«Pastorale américaine», un ouvrage qui dit tout

Le Regard Libre N° 43 – Loris S. Musumeci

Dossier spécial Philip Roth (2/4)

«Deux cent cinquante millions de personnes mangent une dinde unique et colossale, qui nourrit tout le pays. On met entre parenthèses les mets bizarres, les pratiques bizarres et les particularismes religieux, entre parenthèses la nostalgie trimillénaire des Juifs, et chez les chrétiens le Christ, sa croix et sa crucifixion ; chacun, dans le New Jersey et ailleurs, met son irrationalité en veilleuse mieux que tout le reste de l’année. On met entre parenthèses griefs et ressentiments, et pas seulement les Dwyer et les Levov, mais tous ceux qui, en Amérique, soupçonnent leur voisin. C’est la pastorale américaine par excellence ; cela dure vingt-quatre heures.»

Pastorale américaine (1997) est une révélation. Elle est une révélation de Philip Roth pour ceux qui, comme moi, n’avaient jamais lu l’auteur auparavant. Elle est aussi la révélation d’un roman on ne peut plus complet dans ses thèmes et où le style parle vrai. Elle est par là la révélation d’une œuvre d’art, qui s’érige indéniablement en authentique chef-d’œuvre de la littérature.

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Entrer dans Pastorale américaine, c’est véritablement s’embarquer dans une épopée américaine qui cherche à comprendre ce que c’est qu’être américain, ce que c’est que l’Amérique. Pour nous guider dans ce voyage – ou peut-être pour nous perdre – on retrouve le fameux double de l’écrivain: Nathan Zuckerman. Lui-même écrivain, il raconte l’épopée américaine à travers le personnage de Seymour Levov, dit «le Suédois», parce que grand et blond.

Notre Suédois chéri

Comme son nom l’indique, il est juif. Le Suédois est en fait le modèle d’américanité pour tous ses semblables, c’est-à-dire les Juifs ashkénazes des Etats-Unis; il est même un modèle d’américanité tout court. Il porte en lui effectivement toutes les valeurs d’une Amérique équilibrée, à la fois open-minded et attachée à son Histoire. Seymour Levov, en somme, est beau, fort, gentil, brillant à l’école, attachant, sage, obéissant, libre, tolérant, conciliant et, de surcroît, il incarne la réussite en tout. Quasiment assimilé au Christ, aux yeux du jeune Nathan Zuckerman, il est le sel de la terre de Newark, la lumière du monde.

«Keer Avenue, c’était là qu’habitaient les Juifs riches, riches du moins aux yeux de ceux qui louaient des appartements dans de petits immeubles de deux, ou quatre logements, avec les porches de brique indispensables à nos activités sportives après l’école: des jeux de rues, blackjack, stoopball, dont nous faisions des parties interminables jusqu’à ce que, à force de balancer impitoyablement la balle en caoutchouc minable contre les escaliers, elle finisse par exploser en craquant à la couture. C’est dans ce réseau de rues bordées d’acacias, tracées sur la ferme Lyons pendant le boom des années vingt, que s’était regroupée la première génération de Juifs nés à Newark. Ils constituaient une communauté plus marquée par la culture américaine que par le shtetl polonais que leurs parents, parlant encore yiddish, avaient recrée autour de Prince Street dans le troisième arrondissement miséreux. Avec leurs sous-sols équipés, leurs porches aménagés en vérandas, leurs escaliers dallés, les Juifs de Keer Avenue semblaient tenir le haut du pavé et revendiquer pour s’intégrer, tels d’audacieux pionniers, les commodités de la vie américaine. Et à l’avant-garde de l’avant-garde se trouvaient les Levov, à qui nous devions  notre Suédois chéri, le meilleur équivalent d’un goy que nous aurions jamais.»

Le Suédois va jusqu’à susciter le sentiment amoureux chez tous qui le voient, filles et garçons confondus. Il est le désir.

«En l’entendant dire ça, je me rappelai les mêlées d’où il se dégageait toujours, la balle en main, et à quel point j’étais tombé amoureux de lui en cette soirée d’automne lointaine où il avait transfiguré mes dix ans en me choisissant pour entrer dans la Geste de Seymour Levov; cet instant où il m’avait semblé que j’étais moi aussi appelé à faire de grandes choses, et qu’aucun obstacle ne pourrait m’en empêcher, maintenant que le visage de notre dieu bienveillant avait répandu sur moi seul sa lumière. ‘‘Ça n’a rien à voir avec le basket, la Sauterelle.’’ Quel langage envoûtant son innocence avait parlé à la mienne! Quelle clef il m’avait donnée! C’était tout ce qu’un gamin pouvait vouloir en 1943.»

Il est l’Amérique.

«La vie de Levov le Suédois avait été, à ma connaissance, très simple et très banale, et par conséquent formidable, l’étoffe même de l’Amérique.»

Et l’admiration quasi pathologique pour le Suédois demeure chez Nathan jusqu’à l’âge adulte, malgré les années qui ont passé. Et cela, dans un style tellement évocateur de la part de Roth. On s’y croirait. On tombe aussi amoureux!

«Un soir de l’été 1985, de passage à New York, j’étais allé voir les Mets jouer contre les Astros. Tandis que je faisais le tour du stade avec mes amis pour trouver l’entrée qui correspondait à nos places, je vis le Suédois, avec trente-six ans de plus que lorsque je l’avais vu jouer pour Upsala. Il portait une chemise blanche, une cravate à rayures et un costume d’été anthracite; il était toujours absolument superbe. Ses cheveux dorés avaient foncé d’un ton ou deux, mais ils ne s’étaient pas clairsemés; il ne les coupait plus court comme dans le temps, et leur masse couvrait ses oreilles et sa nuque. Dans ce costume qui lui allait si bien, il semblait encore plus grand et plus mince que dans ses diverses tenues de sport. Ce fut la dame qui était avec nous qui le remarqua la première. «Mais c’est qui ça? Ça serait pas… John Lindsay? demanda-t-elle. – Non, répondis-je. Mon Dieu, tu sais qui c’est? C’est Levov le Suédois!» – «C’est le Suédois», dis-je à mes amis.

Tout autre que lui m’aurait demandé s’il pouvait me parler d’un hommage qu’il écrivait pour son père, je lui aurais souhaité bonne chance et je me serais bien gardé d’y mettre le nez. Mais j’avais des raisons impératives d’envoyer un mot au Suédois – dans l’heure qui suivit – pour lui dire que j’étais à sa disposition. La première c’était que Levov le Suédois voulait me voir! C’était peut-être ridicule, au seuil de la vieillesse, mais il me suffisait de lire sa signature au bas de la lettre pour qu’affluent des images de lui, sur le terrain et en dehors, qui cinquante ans après continuaient de me captiver.

Le Suédois est le célèbre american dream. Et pourtant, Philip Roth a le sens du tragique et sait pertinemment que toute grandeur est intimement liée à une transcendance qui la dépasse et qui finit par l’écraser. La transcendance est ici le cours de l’Histoire, elle est la fatalité: celle qui fait que le bonheur reste toujours et à jamais une quête dans la vie.»

La famille

L’auteur écrit d’une plume qui utilise, dans les termes les plus simples, l’expérience humaine. Pastorale américaine et son épopée américaine naissent et reviennent toujours dans l’histoire de Seymour Levov. Et c’est à partir de cette expérience que le lecteur s’élève à des questions banales mais essentielles qui interrogent la paternité et la filiation. Qu’est-ce que c’est qu’être père? Qu’est-ce que c’est qu’être fils? Qu’enseignent les pères? Qu’apprennent les enfants?

«Ces hommes à l’intelligence bornée mais à l’énergie sans limites, ces hommes prompts à se lier d’amitié, et prompts à se lasser, ces hommes pour qui la chose la plus importante de l’existence était de continuer à vivre quoi qu’il arrive, étaient nos pères; nous avions pour tâche de les aimer.»

«Merry, ma petite idiote, plus idiote encore que ton idiot de père, faire sauter les maisons n’y change rien non plus.»

Comment les générations passent-elles? Peuvent-elles effondrer une famille?

«Trois générations. Toutes en ascension sociale. Le travail, l’épargne, la réussite. Trois générations en extase devant l’Amérique. Trois générations pour se fondre dans un peuple. Et maintenant, avec la quatrième, anéantissement des espoirs. Vandalisation totale de leur monde.»

La famille peut-elle malgré tout résister à l’intégration américaine? Une famille peut-elle seulement vraiment devenir proprement américaine?

«Tous les problèmes mineurs que n’importe quelle famille s’attend à rencontrer se trouvent exacerbés par un acte si invraisemblable qu’il exclut la réconciliation. Il est mis à feu et à sang, le bel avenir américain qui semblait promis, celui qui devait naître en toute logique du solide passé américain, issu d’un processus sans rupture où chaque génération gagnait en intelligence, parce qu’elle connaissait les limites et l’inadéquation des aînés, dont elle savait dépasser l’étroitesse d’esprit pour jouir pleinement des droits conférés par l’Amérique, pour s’affranchir des habitudes et des attitudes juives,  pour s’émanciper de l’insécurité du vieux monde et des vieilles obsessions, et, enfin conforme à l’idéal, vivre parmi ses pairs, sans complexes.»

Et les questions vont plus loin encore. Elles touchent le lecteur au plus profond de lui-même. A partir du particulier, on passe à un thème universel, pour retomber au particulier; et cette fois-ci, il s’agit de se mouiller soi-même. Telle est la caractéristique des grands romans: quand le personnage révèle au lecteur qui il est. D’ailleurs, qu’est-ce qu’être seul?

«On est seul avec les maisons, seul sans les maisons. On ne peut pas contester la solitude, et tous les attentats du monde n’y ont pas entamé la moindre brèche.»

Des souvenirs au sexe

Qu’est-ce que le temps qui passe?

«On s’étonne que tout ce qui était immédiatement visible dans la vie de nos camarades de classe soit resté gravé dans les mémoires. Il y a aussi de quoi s’étonner devant le degré d’émotion que nous éprouvons à nous revoir. Mais, le plus étonnant, c’est que nous atteignons bientôt l’âge qu’avaient nos grands-parents lorsque nous sommes arrivés en première année à l’annexe du lycée, le 1er février 1946. Le plus étonnant, c’est que nous, qui n’avions pas la moindre idée du tour que prendraient les choses, savons exactement aujourd’hui ce qui est arrivé. Les résultats sont tombés sur la promotion de janvier 1950 – les questions alors insolubles ont trouvé leur réponse, l’avenir est révélé – n’est-ce pas cela la surprise? Avoir vécu et dans ce pays, de notre temps, dans notre peau. Stupéfiant.»

Et, à travers le temps qui passe, comment un homme en vient-il à remettre en question sa vie toute entière?

«Qu’est-ce que tu es? Tu le sais, seulement? Tu es un type qui essaie toujours d’arrondir les angles. Tu essaies toujours d’être modéré. Tu diras jamais la vérité si tu crois qu’elle va blesser. Tu es toujours dans le compromis, toujours complaisant. Tu t’acharnes à chercher le bon côté des choses. Toi, t’as des bonnes manières, tu supportes tout avec patience. Tu as toujours été respectueux des formes. Tu n’enfreins jamais les codes. Tout ce que la société te dicte, tu le fais. Les apparences, les formes. Les formes, on leur crache à la gueule.»

Mais il y a encore l’amour, inévitable dimension de l’existence. Ou pour le moins le sexe, qui donne une fine larme de joie dans ses jours fastes. Erotisme sublime que celui décrit par Roth dans le suivant passage.

«Des mois durant, après leur mariage, elle se mettait à pleurer dès qu’elle atteignait l’orgasme. Elle jouissait, et elle pleurait; il ne savait qu’en penser. ‘‘Qu’est-ce qu’il y a? lui demandait-il. – Je ne sais pas. – Je te fais mal? – Non. Je ne sais pas d’où ça vient. On dirait que c’est le sperme, quand il jaillit en moi, qui déclenche les larmes. – Mais je ne te fais pas mal? – Non. – Ça te plaît, Dawnie, tu aimes? – J’adore! C’est quelque chose de spécial. Ça m’atteint là où rien d’autre n’arrive à remonter. A la source des larmes. Tu touches une partie de moi que rien d’autre ne peut toucher. – Bon. Tant que je ne te fais pas mal… – Non, non. C’est étrange, c’est tout. Etrange. Etrange de ne plus être toute seule.’’ »

Ou celui qui vire au cauchemar, qui détruit tout et donne envie de vomir à sa seule lecture.

«Le viol lui coulait dans le sang, il n’arriverait pas à l’extirper. Il en avait l’odeur dans le sang, le spectacle, les jambes, les bras, les cheveux, les vêtements. Il y avait les bruits, les coups sourds, ses cris à elle, la chute dans un minuscule lieu clos. L’aboiement horrible d’un homme qui jouit. Ses grognements. Elle qui geignait. La stupeur du viol effaçait tout le reste. En toute ignorance, elle avait passé le seuil, ils l’avaient attrapée par-derrière, jetée à terre, et son corps s’était trouvé à leur merci. Elle n’avait qu’une mince étoffe sur le corps. Ils l’avaient arrachée. Il n’y avait plus rien entre son corps et leurs mains. lls avaient pénétré son corps, rempli son corps. Avec une force terrible, la force qui déchire. Ils lui avaient cassé une dent. L’un d’entre eux était cinglé. Il s’était assis sur elle, et il lui avait lâché une giclée de merde. Ils étaient sur elle. Les types. Ils parlaient une langue étrangère. Ils riaient. Tout ce qui leur passait par la tête, ils le lui avaient fait. Le suivant attendait son tour. Elle le voyait attendre. Elle ne pouvait rien faire.»

Pastorale américaine ne manque pas non plus d’aborder les sujets sociaux les plus brûlants, hier comme aujourd’hui. Il y a bien aussi roman politique. 

«– Combien vous payez les travailleurs de votre usine de Ponce, à Porto Rico? Combien vous payez les travailleurs qui piquent vos gants à Hong Kong et Taïwan? Combien vous les payez, les femmes des Philippines qui se rendent aveugles à force d’incruster des motifs à la main pour satisfaire les clientes de chez Bonwit? Vous n’êtes qu’un petit capitaliste de merde, qui exploite les Noirs et les Jaunes, et qui vit dans le luxe de sa belle maison, derrière des portails blindés contre les nègres.»

Une œuvre tragi-comique

Il faut encore ajouter qu’avec Roth le tragique n’est jamais le contraire du comique: les deux vont de pair. Les instants les plus graves sont récupérés, voire coupés lors de certains passages, par le rire. Il jaillit des lèvres du lecteur face aux situations absurdes et loufoques. Lou Levov, père de Seymour Levov, est un gantier pour qui le gant est plus intime à lui-même que sa judéité. Il incarne le personnage du vieux Juif délicieux et terrifiant toujours en décalage.

Lou et Sylvia Levov, qui habitent désormais en Floride, viennent trouver leur fils une fois par année. Leurs visites donnent lieu à des soirées conviviales où quelques amis de familles et voisins sont invités. Ainsi, le père Lou sympathise avec une voisine alcoolique de Seymour. La scène est hilarante. Même s’il la méprise et elle le dégoûte, il prend soin d’elle. Au risque de manquer de délicatesse envers elle. Le tout, porté par quelques mots de yiddish – présent tout au long du roman – qui endossent un charme encore plus plaisant à ce moment-là.

«Treize ans pensait son père. Une pisherke [jeune enfant ; littéralement : enfant qui mouille encore son lit, une pisseuse]‚ et vous avez fait au revoir a toute la famille ? Qu’est-ce qui se passait? Ils avaient une case de vide, ces gens-là ? Pourquoi vous faisiez au revoir à toute la famille à treize ans ? Pas étonnant que vous soyez shicker [ivrogne], maintenant.»

Toujours à la même soirée, le vieux Lou, obsédé par les gants, interrompt les discussions des autres convives et se frotte aux universitaires pour exposer sa science avec une maladresse qui pousse le lecteur à poser son livre tant le rire s’impose – et je n’exagère pas, expérience faite! Pourtant, ce que dit Lou est loin d’être stupide; tout est dans la manière et le contexte.

«Vous savez ce qu’il dit, Roméo à Juliette quand elle est sur le balcon? Tout le monde connaît, ‘‘Roméo, Roméo, où es-tu Roméo’’, ça c’est elle qui le dit. Mais qu’est-ce qu’il dit, Roméo? J’ai débuté à la tannerie quand j’avais treize ans, mais je peux répondre à votre place, parce que mon vieil ami Al Haberman, qui nous a quittés depuis, malheureusement. Il avait soixante-treize ans, il est sorti de chez lui, il a glissé sur du verglas, il s’est rompu le cou. Terrible. C’est lui qui me l’a dit. Roméo dit: ‘‘Vois comme elle appuie sa joue contre ce gant! Ah, que ne suis-je le gant de cette main, je pourrais ainsi toucher sa joue.’’ Shakespeare. Le plus célèbre auteur de l’histoire.»

Enfin, Pastorale américaine est un ouvrage bouleversant qui dit tout: on y rit, on y pleure, et on sait, qu’en fin de compte, la complexité humaine est telle que Roth ne cherche rien à expliquer à travers son roman. Il présente; il décrit. Un portrait d’une Amérique ou tout un chacun reste un mystère.

«Le fait est que comprendre les autres n’est pas la règle, dans la vie. L’histoire de la vie, c’est de se tromper sur leur compte, encore et encore, encore et toujours, avec acharnement et, après y avoir bien réfléchi, se tromper à nouveau. C’est même comme ça qu’on sait qu’on est vivant: on se trompe. Peut-être que le mieux serait de renoncer à avoir tort ou raison sur autrui, et continuer rien que pour la balade. Mais si vous y arrivez, vous… alors vous avez de la chance.»

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Loris S. Musumeci pour Le Regard Libre

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