«Portnoy et son complexe»

Le Regard Libre N° 43 – Jonas Follonier

Dossier spécial Philip Roth (4/4)

Un petit livre incontournable que Portnoy et son complexe, roman de 1969 ayant valu à l’Américain Philip Roth sa sulfureuse notoriété. L’auteur avait déjà publié un recueil de nouvelles dix ans plus tôt, Goodbye, Columbus, qui n’avait pas obtenu le succès. Néanmoins, les thèmes obsessionnels de Roth étaient déjà présents, à commencer bien sûr par la judéité. Obsessionnel, cet écrivain l’est assurément, comme tous les génies. Imaginez un Tarantino qui ne fût pas obsessionnel, de même qu’un Proust, un Polnareff, un Flaubert ou un Kubrick. Et il est une obsession qui parcourt tout Portnoy et son complexe: celle du sexe.

La folie de la branlette

Trois des six chapitres portent un titre évocateur: «La branlette», «Fou de la chatte» et «La forme la plus courante de la dégradation dans la vie érotique». Portnoy et son complexe est souvent résumé et même réduit, à tort, au récit de la manie masturbatoire. Mais il serait tout autant malhonnête de ne pas reconnaître qu’il s’agit d’une dimension importante du roman. D’ailleurs, qu’est-ce que le complexe de Portnoy? Un «trouble caractérisé par une perpétuelle tension entre de vives pulsions d’ordre éthique et altrusite et d’irrésistibles exigences sexuelles, souvent de tendance perverse», comme nous l’indique la définition qui précède le récit. Il est amusant de noter que les exigences ne sont pas d’ordre moral, mais sexuel, tandis que ce sont les pulsions qui sont d’ordre éthique. Cette perversion se trouve au cœur du roman, non sans une profonde ironie. Tout est là: les fixations sont par définition insatisfaites.

Si l’ouvrage est si intéressant, c’est qu’il ne ressemble à nul autre pareil. Et qu’il est la première véritable occurence de Philip Roth tel qu’on l’aborde aujourd’hui, qu’il marque par ailleurs l’affirmation de son style, inclassable. «Je m’arrache à mon pantalon et j’empoigne furieusement ce bélier délabré qui me donne accès à la liberté, ma pine adolescente, alors même que ma mère commence à appeler de l’autre côté de la porte de la salle de bain. ‘‘Alors cette fois, ne tire pas la chasse. Tu m’entends, Alex? Il faut que je voie ce qu’il y a dans cette cuvette!’’» La trame comique de ce passage, fil rouge de toute une partie du roman, voire de sa totalité, est le quiproquo entre les envies masturbatoires du jeune narrateur et ses soi-disant maux de ventre que lui soupçonne sa mère. D’autant plus que le père est constipé.

Un récit touchant, poignant, ébranlant, jouissif

Toute la beauté du roman – car le roman est non seulement drôle, mais il est aussi beau – ainsi que sa profondeur résident dans l’ambiance du récit. Comme il y a une Stendhalie pour Stendhal, nous pourrions parle d’une «Rothanie», ou de quelque chose de la sorte. Les romans de Philip Roth – je me permets de généraliser pour la petite piochée de livres que j’ai lue et la lecture des articles de mes collègues – c’est ce je-ne-sais-quoi de tendre dans le quotidien d’un jeune Juif dans l’Amérique des années cinquante.

A lire aussi: Pastorale américaine, un ouvrage qui dit tout

«Doctor Spielvogel, accuser ne soulage en rien – accuser, c’est encore être malade, bien sûr, bien sûr – mais néanmoins, qu’avaient-ils donc ces parents juifs, qu’avaient-ils pour être capables de nous faire croire, à nous petits garçons juifs, que nous étions d’une part des princes, uniques comme la licorne, géniaux et brillants comme personne ne fut jamais brillant et beau dans toute l’histoire de l’enfance – jeunes sauveurs et pures perfections d’une part, et de tels petits merdeux, turbulents, incapables, étourdis, ineptes, égoïstes, de tels petits ingrats de l’autre!»

Ce n’est pas nouveau, seule la peinture d’une identité particulière nous permet d’accéder à l’universel. Philip Roth est touchant parce que son personnage est touchant et que le Juif est touchant et que l’être humain est touchant et que moi-même, en fin de compte, et avec beaucoup d’imagination, je suis touchant. L’art de la touche, c’est l’art de Roth.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Loris S. Musumeci pour Le Regard Libre

Une réflexion sur « «Portnoy et son complexe» »

Laisser un commentaire