«Styx»: parabole humaine

Les mercredis du cinéma – Alexandre Wälti

Le nom d’un point de passage vers les enfers de la mythologie grecque est le titre du troisième long-métrage de l’autrichien Wolfgang Fischer. L’affiche officielle le résume bien: le spectateur plonge dans le fracas des eaux et n’en revient pas indemne. Rike, médecin urgentiste allemande, entreprend un voyage en solitaire dans son voilier vers l’île sauvage de l’Ascension, au large de la Mauritanie. Styx souffre de certaines longueurs inévitables, mais le réalisateur utilise le silence comme un véritable outil dramatique.

Styx est aussi une Océanide, nymphe aquatique mais non marine, fille aînée d’Océan et de Thétys dans la mythologie grecque. Peut-être Rike (Susanne Wolff, d’une intensité ébouriffante), justement. Le réalisateur laisse le doute ouvert. La parabole ne s’arrête pas là puisque l’aventurière peut être associée au personnage mythologique de Charon. Mais oui! celui qui repousse à coups de rames les âmes qui n’ont pas le droit de franchir le fleuve. A tous les points de passages, il laisse seulement traverser ceux qui peuvent lui verser une obole comme Enée, recherchant son père Anchise. Rike, elle, fait tout le contraire du vieillard avec Kingsley (Gedion Oduor Wekesa, troublant).

La navigation dans toute sa splendeur solitaire

N’allons pas plus loin dans le caractère parabolique du film et revenons à l’œuvre cinématographique. Sinon, vous aurez sûrement abandonné votre lecture. Et ça! ce n’est pas notre envie. Même si la parabole est intelligente et a véritablement un sens. Styx est d’abord et avant tout une plongée dans le quotidien d’une navigatrice dont le seul compagnon de confiance est son voilier durant toute la traversée de l’océan Atlantique depuis Gibraltar.

Le silence est roi durant la première demi-heure du film, les contrastes entre la petite embarcation et les immenses pétroliers assument aussi leur rôle cinématographique. Seuls les bruitages marins nourrissent l’image. Un étourneau migrateur interfère soudain avec le quotidien rigoureux de la navigatrice, le bôme, la barre, la poupe, les poulies, le hauban, le mât et tous les composants d’un voilier. Le premier dialogue naît de la radio sous forme d’un avertissement au sujet d’une tempête violente à venir tantôt. Il arrive d’un immense navire de commerce. Le seul contact humain passe par un microphone.

Un drame plein d’espoir

Wolfgang Fischer a pris un risque en débutant son film de cette manière, car l’ennui menace à plusieurs reprises dans la première partie. Même si la performance extrêmement physique de Susanne Wolff, les changements incessants de perspective de la caméra, les variations dynamiques de la lumière et les déplacements de l’actrice compensent des longueurs inhérentes aux choix du réalisateur.

Si l’on considère cependant le déroulement dramatique du film, alors le silence initial – ou véritable repos avant la tempête – donne plus de force aux cris des migrants d’un chalutier toussotant et abîmé. Rike le croise en plein océan après la tempête sans vraiment y croire. Là encore, une justesse d’interprétation absolument ahurissante. Le manque d’interaction qui précède le sauvetage de Kingsley, imprévu et qui est déconseillé par les gardes de côtes, prend une sens nouveau. Elle le hisse à bord du voilier avec difficulté, inconscient et usé qu’il est, et le couvre plus tard d’une couverture verte, couleur de l’espoir. Laisser mourir les autres êtres humains du chalutier; impossible pour Rike. Que peut-elle faire? Allez au cinéma et vous le saurez. Et paf!

L’Humain au centre de l’urgence

Qu’est-ce que Styx? Un film qui pose d’abord la question de l’aide envers notre prochain et semblable. Un film qui interroge ensuite sur le comportement des administrations face à l’urgence de sauver des vies dans l’océan Atlantique et dans la Méditerranée. Un film qui donne finalement une option humaniste parmi d’autres à cette triste réalité, trop banalisée. Un film politique? Justement pas. Jamais le sujet n’est thématisé. Jamais il ne sort des deux destins opposés qui se rencontrent, de deux mondes qui se fracassent l’un contre l’autre comme les vagues d’un océan infernal et sans fin. Un film poignant.

Si ces questionnements vous intéressent, le cinéma Cinélux de Genève organise ce soir à 18h45 une projection-débat en présence du photographe-réalisateur Lorenzo Valmontone et de Julie Melichar, responsable mobilisation citoyenne et communication pour SOS Méditérannée Suisse. Pour plus d’informations sur cet événement cliquez ici.

Ecrire à l’auteur: alexandre.waelti@leregardlibre.com

Crédit photo: © Trigon-film

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