Une bédé pour notre Histoire

Le Regard Libre N° 44 – Alexandre Wälti

Un concept simple: remontez les pas de héros ou salauds «anonymes» qui ont incarné leur époque, autant «d’hommes de l’année» que vous n’oublierez pas de sitôt! C’est la promesse que les Editions Delcourt font sur le quatrième de couverture d’une série de bédés où l’Histoire et la création cohabitent à merveille. Même si l’on déplore le manque d’informations complémentaires ou le peu de femmes au centre des histoires.

Une série comme L’homme de l’année repoussera peut-être certains d’entre vous. D’une part parce qu’elle omet a priori la femme et d’autre part parce qu’elle a l’ambition de parler d’une année entière à travers un seul personnage. Jusque là, nous sommes tous d’accord pour dire qu’il y a un peu d’injustice et une pointe de mégalomanie dans toute cette histoire.

Or quand la série est dessinée, scénarisée et mise en couleurs par différents créateurs et bédéistes d’un numéro à l’autre, alors le projet devient vraiment intéressant. Quand, de surcroît, l’Histoire se trouve au centre du propos, alors la curiosité est bel et bien suscitée. Les scénarios présentent des êtres humains ayant provoqué ou influencé malgré eux une étape de certains grands événements historiques: la Première Guerre mondiale, la mort de Jeanne d’Arc ou celle de Che Guevara, la bataille de Waterloo, la Commune, la vengeance contre César, l’affaire Dreyfus, la découverte de l’Amérique, la publication du manifeste du communisme, l’incendie de Londres ou la construction de la Statue de la Liberté.

Une source de curiosités

Déjà vu et revu. Déjà appris en cours d’Histoire. Déjà entendu parler de. Eh bien non! Pourquoi? Simplement parce que tous ces événements sont racontés depuis la perspective d’un homme ou d’une femme – oui, il y en a, dans les trois derniers numéros – dans l’ombre des protagonistes principaux. Ainsi, L’homme de l’année 1666 (tome 10), par exemple, est Thomas Farynor, boulanger préféré du roi. Il est selon certaines sources à l’origine du Grand Incendie de Londres. Dans le cas de L’homme de l’année 1894 (tome 7), le personnage principal n’est ni Zola ni Dreyfus, mais bien Ferdinand Walsin Esterházy. Qui? C’est là que réside tout l’intérêt de cette série de bédés. C’est un personnage du Tout-Paris de la IIIe République qui, criblé de dettes, a rédigé le Bordereau de l’Affaire Dreyfus et a travaillé pour l’ennemi allemand comme espion pour rembourser en urgence ses créanciers. Ou quand l’antisémistisme ambiant d’une époque condamne un innocent au lieu du véritable coupable.

Ou encore L’homme de l’année 1492 (tome 6) dans lequel Christophe Colomb n’est pas au centre de l’intrigue puisque, selon l’Histoire, un autre homme lui aurait indiqué le chemin des Indes avant qu’il parte et découvre les Amériques. Ce décalage donne aux scénarios une perspective inédite et questionne des vérités historiques en même temps qu’il les explique, les illustre. En outre, il éveille de la curiosité chez le lecteur. Et la formule ne s’essouffle pas, puisque les couleurs et le dessin sont toujours renouvelés.

Où est le complément d’information?

On regrette toutefois que les éditions Delcourt n’aient pas mis un site internet d’informations complémentaires à disposition des lecteurs. Voilà qui aurait été une belle manière de mieux découvrir les époques abordées et de réfléchir aux questions qu’elles posent parfois encore aujourd’hui! Il aurait été passionnant d’avoir accès à une base de données ou à des textes en rapport avec les différents tomes de la série.

Dans le cas de L’homme de l’année 1492 (tome 6), par exemple, le sujet aurait mérité une bibliographie en libre accès d’ouvrages littéraires ou scientifiques. La découverte des Amériques par Christophe Colomb possède en effet une belle capacité de captation du lecteur, fascine et garde encore beaucoup de zones d’ombres à élucider. Ce fait de l’Histoire a notamment inspiré l’écrivain cubain Alejo Carpentier pour son excellent roman La Harpe et l’Ombre. Dans lequel le natif de Lausanne entrecroise le destin du pape Pie IX – et son envie de béatifier le conquistador – avec la confession de Colomb pour construire une intrigue à la fois piquante et savoureuse. Pourquoi ne pas présenter de telles sources possibles aux lecteurs pour qu’ils puissent en découvrir davantage? Ou leur mettre simplement des liens à disposition vers des documentaires ou autres ressources informatives qui concernent les thèmes abordés dans les bandes dessinées.

Et les femmes? C’est l’autre manquement de la série. Elles ne sont souvent qu’un prétexte pour raconter le destin d’un autre personnage comme dans L’homme de 1431 (tome 2) ou L’homme de 1886 (tome 11). Cela aurait été sensé de souligner par exemple leurs engagements dans la résistance, que ce soit durant la guerre civile espagnole ou la Seconde Guerre mondiale. D’autres dates se prêteraient parfaitement à cet exercice: 1944 (droit de vote accordé aux femmes en France; 1971 en Suisse), 1936 (le «¡No pasarán!» de la Pasionaria), etc.

Au final, la série éveille la curiosité du lecteur et le sensibilise au fait que l’Histoire n’est ni une simple historiographie d’événements marquants ni une banale liste de dates. Non! Elle est bien vivante! Elle a été faite et se fait encore par les femmes et les hommes qui l’ont vécue et la vivent au quotidien. Nous comme eux!

Ecrire à l’auteur: alexandre.waelti@leregardlibre.com

Crédit photo: © Editions Delcourt

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