Le défi pour la Chine… et pour le monde

Le Regard Libre N° 44 – Clément Guntern

Il ne fait de doute pour plus personne: le sort du monde se jouera de plus en plus en Asie. Parmi les pays qui comptent, la Chine semble bien se détacher. Malgré sa brillante réussite économique, le pays devra répondre à de nombreux défis politiques, économiques et sociaux.

Nos lecteurs les plus assidus auront certainement remarqué que ce n’est de loin pas la première fois que nous consacrons des pages à la République populaire de Chine. Nous avions déjà discuté des routes de la soie (Le Regard Libre n° 36) ou des conséquences de la montée en puissance de la Chine sur le plan mondial (Le Regard Libre n° 31). Pourquoi continuer d’aborder le sujet? Parce que ce monde chinois, un pays-continent fascinant, nous est encore un peu mystérieux voire incompris et qu’il est impératif de le décoder pour envisager la marche du monde. Durant les trois prochaines éditions, nous allons entreprendre de faire le tour de certains enjeux politiques nationaux, régionaux et internationaux auxquels la Chine devra faire face ces prochaines années.

Pour commencer, entamons un bref rappel historique. En 1949, le pays sort de plusieurs dizaines d’années d’instabilité, de guerre civile et de désunion alors que la Chine avait vécu de nombreux siècles d’unification sous la houlette des empereurs. Mao, à la tête du PCC (parti communiste chinois), est parvenu à imposer la paix et le communisme sur tout le territoire. Un Etat central piloté depuis Pékin va à nouveau avoir la main après des années de guerres. Ou plutôt faudrait-il parler d’Etat-parti tant il est impossible, encore aujourd’hui, de dissocier les deux. Après les «décennies perdues» de l’ère Mao (1949-1976) et son lot de chocs brutaux et de politiques destructrices, les réformateurs reprennent les rennes du pouvoir, avec à leur tête Deng Xiaoping. D’un pays isolé, pauvre, rural et politiquement turbulent, la Chine est transformée en nation prospère, urbanisée, à peu près ouverte et stable. Le parti-Etat permet aux entreprises privées de se développer et favorise le commerce avec l’étranger. Ce nouvel état de choses offre à la Chine la croissance économique la plus rapide de toute l’histoire mondiale. Avec le développement économique, les inégalités se creusent comme jamais auparavant sous l’ère Mao. Les populations urbaines et côtières gagnent en aisance; une classe moyenne émerge et ne cesse de prendre de l’ampleur.

C’est précisément ici que se joue la contradiction centrale de la Chine post-maoïste. Avec l’essor du capitalisme, diverses classes sociales se sont constituées avec chacune ses propres besoins et revendications. Des associations professionnelles et sociales ont vu le jour, ce qui a démultiplié les différents intérêts au sein de la société, chose toujours mal vue dans un pays où le profit individuel reste perçu comme égoïste. Différents avis qui sont exprimés en société? Un fait très neuf en Chine à l’échelle de son histoire. Le pluralisme sociétal à l’occidentale est désormais à l’œuvre sous l’impulsion du développement économique. De l’aveu même de Karl Marx et des communistes, lorsque la structure économique change, la structure politique doit changer également. Pourtant, rien n’a bougé politiquement et le PCC s’est maintenu au pouvoir, cela étant lié en partie avec la chute de l’URSS qui a ravivé en Chine la peur ancestrale de l’anarchie publique.

Nous pouvons également affirmer que le PCC s’est affaibli avec les transformations économiques. Premièrement, une certaine décentralisation politique a été à l’œuvre; le pouvoir des représentants locaux du parti s’est accru, et la corruption s’est généralisée avec lui. Deuxièmement, le PCC, quoique toujours autoritaire, a vu son emprise sur la société s’affaiblir face à une plus grande diversité intellectuelle. Afin de maîtriser de tels changements politiques et économiques au sein de la société, le parti-Etat se verra dans l’obligation de se redéfinir lui-même s’il ne veut pas risquer de grands désordres sociaux. La contradiction entre l’Etat autoritaire et le capitalisme qu’il soutient doit être résolue.

Le président actuel de la République populaire de Chine, Xi Jinping, peut d’ores et déjà nous apporter des éléments quant à la solution retenue pour lever cette contradiction. Cette année, Xi Jinping a fait adopter une réforme institutionnelle de taille: le président chinois sera désormais élu à vie. Ce changement représente un retour à la Chine maoïste avec un pouvoir incarné personnellement: depuis 1976, le pouvoir est assumé de manière collective. La Chine et son président semblent choisir la voie d’un autoritarisme plus accentué afin de tenir le pays. Une autre politique va dans la même direction. La Chine a l’ambition de contrôler de manière rapprochée sa population avec un système de notation personnalisée qui accordera des points aux citoyens ayant un comportement «vertueux», point qu’ils pourront utiliser afin d’obtenir des avantages. Une telle volonté de contrôle de la société semble indiquer que pour résoudre la contradiction chinoise, le pouvoir a bien l’intention de réprimer les désordres en stigmatisant les mauvais comportements et en surveillant tous les aspects de la vie de chacun. Cependant, il n’est pas certain qu’une reprise en main autoritaire de la société, aussi forte et avancée technologiquement, puisse réprimer une profonde aspiration au pluralisme qui opère depuis plusieurs décennies. De fait, le paradoxe n’est pas réellement traité, car on a préféré un retour en arrière tant socialement que politiquement.

De plus, le développement de la société civile ne se trouve pas être le seul problème de taille. Les questions démographiques et celle du système social qui lui est liée vont également occuper le pouvoir chinois. Avec la désormais défunte politique de l’enfant unique, le taux de renouvellement de la population est très faible, ce qui expose la Chine à un vieillissement de la population déjà prévu et qui a déjà commencé. Les générations précédentes sont celles de l’explosion démographique et arrivent à un âge respectable. La question de leur prise en charge par la société se pose de plus en plus. Comme le système social chinois n’est que faiblement développé, les retraités se retrouvent à la charge de leurs enfants, ce qui affaiblit l’économie chinoise. Cette situation préoccupe déjà le PCC qui cherche à anticiper une Chine vieillissante de diverses façons, notamment au niveau international, comme nous allons le voir ces prochains mois. La façon dont seront traités ces problèmes internes influera beaucoup sur le sort de la société et l’économie chinoises dans leur ensemble.

De manière générale, nous avons parlé des enjeux pour le parti-Etat chinois au niveau national. Comme les échelles internationale, régionale et nationale s’estompent avec la globalisation et l’interconnexion des problèmes, les décisions internes peuvent avoir aussi des conséquences externes et vice-versa. Un éclairage tout d’abord sur la situation régionale et les différents enjeux de la Chine avec ses voisins nous permettra d’affiner notre vision des grandes questions pour l’empire du Milieu, puis une vision à l’échelle globale complètera ce petit aperçu de la Chine contemporaine.

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

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