La Suisse à la croisée de chemins

Les lundis de l’actualité – Clément Guntern

Voilà plusieurs années que la Suisse et l’Union européenne, à la demande de Bruxelles, négocient un accord institutionnel pour régir tous les autres accords qui les lient. Un accord pour les gouverner tous, en somme. Les négociations avancent avec peine et dans le plus grand secret. Selon certains médias, l’UE aurait déjà fait plusieurs concessions à la Suisse. Mais Berne serait restée crispée sur ses lignes rouges par peur de faire un nouveau faux pas et d’attiser un nouveau groupe d’opposants à l’accord.

Le thème de la protection des salaires s’est révélé très sensible et a réussi à fédérer pour sa sauvegarde un groupe d’opposants très divers allant des syndicats jusqu’à récemment la favorite libérale-radicale pour l’élection au Conseil fédéral, Karin Keller-Sutter. Transférer à Bruxelles la protection suisse des salaires n’a vraiment pas constitué une manœuvre des plus habiles de la part de la Commission européenne; l’opposition est beaucoup trop forte pour qu’un accord passe.

Un rapport de force va s’installer

Pourtant, si elle ne trouve pas un accord satisfaisant, la Suisse devra entrer dans un rapport de force avec l’UE. Comme la Confédération est son troisième partenaire économique, l’Union ne peut rester sans accord. Etant donné que la Suisse est un petit pays isolé, elle peut la forcer à se plier à ses exigences. Cette méthode pourrait paraître légitime en Europe tant les manœuvres diplomatiques suisses de ces deux dernières décennies pour toujours éviter d’affronter le problème européen ont agacé.

La Suisse doit faire un choix. L’UE ne propose pas une multitude d’alternative. Fini le temps où la Suisse pouvait choisir ce qui l’intéressait dans le menu européen. Le temps est venu de ramener la Suisse dans le sillage de l’Espace Economique Européen, qu’elle n’aurait jamais dû refuser selon Bruxelles. Le Brexit a clairement montré aux Européens l’importance d’une Europe cohérente, avec des devoirs et des obligations: un marché commun pour plus de prospérité mais des règles à suivre. Si l’UE ne laisse pas à Londres prendre l’accès économique et refuser la libre-circulation des personnes, elle ne le laissera pas à Berne.

Il est l’heure de se remettre en question

La Confédération se trouve à la croisée des chemins. Elle doit comprendre que la voie bilatérale qui apportait de nombreux avantages au pays et lui assurait une grande prospérité est échue. La question de la relation entre la Suisse et l’Union européenne doit être rediscutée dans toute son étendue, sans tabou. Pour cela, l’UE a clairement posé ses limites dans le cas britannique. La Suisse doit maintenant définir ses préférences.

  • D’abord, l’accord institutionnel avec une reprise du droit européen dans certaines matières et un lien plus institutionnalisé et donc plus fort avec l’UE. Mais avec le désavantage qu’en souhaitant conserver son indépendance, on se vassalise par derrière.
  • Puis, la solution de la rupture sur la plupart des accords. C’est la voie des Brexiters durs qui comptaient nouer d’autres liens économiques avec des pays hors Europe. La droite la plus conservatrice n’en serait pas mécontente. Mais c’est le choix du chaos.
  • Et enfin, une adhésion à l’UE, plus ou moins négociée avec des exceptions pour la Suisse. Avec un bon nombre de désavantages mais aussi quelques points forts comme une participation aux décisions.

Mais une telle discussion sans préjugés semble impossible pour le moment. L’intérêt politique de tous les acteurs semble plus important que la recherche de solutions plus globales dans l’intérêt pragmatique de la Suisse. Une période troublée s’annonce. Le capitaine du navire suisse est ivre et on se déchire sur tous les ponts sur la direction à suivre. Une chose est sûre, l’iceberg européen ne va pas beaucoup dévier.

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

 

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