«Un tournant de la vie»: le nouveau roman de Christine Angot est-il vraiment mauvais?

Les bouquins du mardi – Loris S. Musumeci

Indéniablement, l’auteur de L’Inceste connaît le succès depuis longtemps. Christine Angot a ses lecteurs, qui attendent d’ailleurs avec impatience le «nouvel Angot» lors des rentrées littéraires. Elle fait parler d’elle aussi, accumulant les prises de positions polémiques et les coups de gueule. Et le phénomène ne va qu’en s’accroissant depuis qu’elle occupe le siège tant envié de chroniqueur au sein de l’émission populaire animée par Laurent Ruquier, «On n’est pas couché», sur France 2. Christine Angot: trop artiste? trop franche? trop sensible? trop vraie pour le vil univers de la télévision? Peut-être. Mais on peut tout autant en douter.

Malgré les ventes aux chiffres toujours assurés, l’écrivain ne fait en tout cas pas l’unanimité. En réalité, il est même de bon ton de critiquer son style très oral, un peu familier, trop déstructuré. Eric Naulleau, l’un de ses prédecesseurs chez Ruquier et son ennemi juré, ne manque pas une occasion pour la considérer comme «la plus grande imposture littéraire de ces vingt dernières années». Il faut pourtant être honnête: est-il juste de se moquer d’un auteur, en s’alignant sur Naulleau et tant d’autres qui la blâment, sans jamais avoir lu l’un de ses ouvrages?

C’est bien la question que je me suis posée. Je n’ai pas de sympathie particulière pour Angot – et son comportement lors de certaines émissions d’«On n’est pas couché» n’a pas arrangé les choses. Néanmoins, il est temps de franchir le pas; et la lire enfin. Un tournant de la vie: alors, le nouveau roman de Christine Angot est-il vraiment mauvais? Une réponse directe et passionnée me pousserait sans détour vers l’affirmative. Une réponse réfléchie, en revanche, me pousse vers la subtilité de dire que si le nouvel Angot est bel et bien vraiment mauvais, il n’est pas totalement mauvais.

Un rythme bien senti

Parmi les bons éléments du roman, le rythme arrive en première position. Les phrases courtes et les ponctuations sécantes laissent les pages se tourner toute seules. La lecture se fait d’une traite. Avec une rapidité étonnante. Cela, grâce au rythme que pose l’auteur sur son histoire, en l’accordant au souffle agité d’un couple qui vit la confusion des sentiments, l’angoisse du futur, la peur du passé.

«On a pris l’escalier en colimaçon. Il m’a donné la main. Il l’a lâchée. Alex venait de s’engager dans l’escalier. En bas, je suis restée dans le hall le temps de dire au revoir à Vincent. Une grande porte métallique donnait sur la rue. Ralentie par un groom. Alex l’a poussée. Il est sorti. Elle se refermait lentement. J’ai aperçu la silhouette de Claire qui attendait le taxi sur le trottoir. Je me suis approchée du visage de Vincent, il a mis ses lèvres sur les miennes. J’ai détourné la tête. J’ai fait un pas en arrière. La porte s’était rouverte entre-temps. De l’extérieur, les jambes plantées dans le sol, Alex me fixait. Je lui ai fait signe que j’arrivais.»

Une psychologie qui sonne vrai

La représentation de la psychologie féminine, elle aussi, a le mérite de sonner vrai. L’hésitation permanente, l’esprit d’escalier et les incessants ressassements de pensées confirment bien ce que je crois – peut-être à tort! mes lectrices en jugeront – observer chez les femmes. En outre, on sent à la lecture qu’il ne s’agit pas seulement d’une femme qui écrit sur la psychologie d’une femme, mais d’une femme qui incarne et retransmet sans intermède la psychologie d’une femme.

«Mon cœur s’est serré. C’était une vraie douleur. Ça faisait mal. J’ai pensé: ‘Bon. J’aime Vincent. Mais j’espère qu’il sera possible de ne pas faire l’amour avec lui.’ J’ai tapoté: ‘Ma journée est très difficile aujourd’hui. Je t’expliquerai. Pas maintenant. Je ne suis pas seule. Alex t’a vu m’embrasser sur la bouche! Il est furieux. La vie peut-être triste. Si seulement on pouvait réfléchir intelligemment tout en aimant. Moi aussi j’étais triste hier en te quittant.’ Il a répondu: ‘On essaye, mais on sera jamais unis.’»

Des dialogues à pleurer

Ainsi, vous comprenez que le roman de Christine Angot n’est pas totalement mauvais. Comme annoncé, toutefois, il est vraiment mauvais. Et ce sont les dialogues qui ouvrent le grand bal de la catastrophe. Certes, le rythme court a été salué. Mais dans les dialogues, cela ne passe pas. Tout simplement. A vouloir trop faire naturel et spontané, l’écrivain nous livre des dialogues à pleurer; non pas d’émotion, mais de désespoir. Les discussions tournent en rond pour ne rien dire. En étant tolérant, on pourrait considérer le procédé comme un effet de style. Cependant, le problème se confirme lorsqu’on se rend compte que non seulement les discussions ne disent mais qu’en plus elles apparaissent totalement artificielles et maladroites.

«– J’ai quatre jours de libre. Je te rejoins ou pas? – Si tu veux Alex. Mais en plein été, je pense pas qu’il y aura de la place dans les trains. Comme ça au dernier moment. – J’en ai trouvé une au train de sept heures demain. Je l’ai réservée. J’attends que tu me dises pour la payer. Si tu veux, je peux être là demain à onze heures. – Comme tu veux. – Toi, tu veux ? – Si tu veux. – Je viens reprendre ma femme alors. Pour toujours si elle accepte. – Heu… rejoindre si tu veux bien. Plutôt que reprendre. Je préfère. Je suis pas une chose. Je t’appartiens pas. Je préférerais ‘rejoindre’ si tu permets. – OK, je viens rejoindre ma femme…»

Au niveau du style en général, ça ne vole pas très haut non plus. Christine Angot a une écriture tellement pauvre qu’elle est obligée de multiplier les points d’exclamations pour donner à son texte un semblant d’agitation comme dans ce passage soi-disant critique qui fait plutôt rire par son ridicule: « – Toi non plus Alex tu parles par de moi!! […] Et j’en peux plus. Tu m’entends? J’en peux plus!!!!!» Oui, vous avez bien compté: cinq points d’exclamation. Comme quoi, la protagoniste n’est pas très contente. Enfin, il faudrait songer à offrir à Madame Angot un dictionnaire des synonymes pour qu’elles varie quelque peu son vocabulaire.

Le coup fatal

Du côté du sujet, est-il raisonnable de s’y atteler? Bon, d’accord, le roman essaie de raconter une histoire d’amour. En soi, pourquoi pas? C’est ce qu’on traite le plus en littérature. Mais, il faudrait au moins que l’histoire d’amour en question marque des tensions, des péripéties, des hauts, des bas, des progrès, des régressions. Là, rien. La narratrice aime Vincent, elle aime Alex, puis elle ne sait pas trop, alors elle appelle sa copine, puis il se trouve qu’en fait elle a toujours aimé Vincent, qu’elle a toujours aimé Alex, mais peut-être que non, et puis quelle importance, pourquoi se prendre la tête, mais en réalité c’est quand même assez important, aimer quelqu’un c’est un tournant dans la vie… Vous avez mal à la tête? Moi aussi.

Evidemment, il faut en plus qu’elle parler de sexe. Là encore, l’idée est bonne. Il conviendrait malgré tout qu’elle maîtrise un tant soit peu sa plume et qu’elle évite d’écrire, quand cela lui chante, que son sexe a mouillé ou qu’«il a mis son sexe entre mes cuisses» et qu’elle a réagi par un «Noooooon. Je t’ai dit non. NON NON NON.»

Que restera-t-il de ce roman? Pour ma part, il fut tout de même un tournant de la vie. Parce que j’ai compris, une bonne fois pour toutes, que Naulleau a toujours eu raison sur le compte de Christine Angot: «elle est la plus grande imposture littéraire de ces vingt dernières années.»

Christine Angot
Un tournant de la vie
Editions Flammarion
2018
182 pages

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Loris S. Musumeci pour Le Regard Libre

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