Houllebecq marié: la possibilité d’une fuite

Le Regard Libre N° 45 – Thierry Fivaz

Le 21 septembre dernier, l’écrivain Michel Houellebecq s’est marié. L’heureuse élue se prénomme Qianyum Lysis Li et a vingt ans de moins que lui. Si, la plupart du temps, un mariage est un événement sans intérêt et sans grandes conséquences dans la vie des individus, celui-ci n’aurait-il pas des effets potentiellement catastrophiques pour l’auteur des Particules élémentaires? Car, comment peut-on rester un écrivain cynique, désabusé, défaitiste, nihiliste, bref: comment Michel peut-il être Houellebecq si Michel nage dans le bonheur?

L’affaire n’a fait aucun bruit. Seuls les plus avisés étaient au courant. La chose serait d’ailleurs passée totalement inaperçue, si Carla Bruni ne s’était pas répandue sur les réseaux sociaux d’un «Mille vœux de bonheur à Lysis et à Michel Houellebecq pour leur merveilleux mariage», un message aussi original qu’un «courage» lancé avant une coloscopie, mais peu importe. Certes, ce n’était pas la première fois qu’une annonce de la chanteuse suscitait l’émoi: chaque tweet annonçant la sortie d’un nouvel album de «Carlita» s’avère toujours la source de profonde inquiétude.

Mais là, l’ex-première dame a tapé fort! Joignant l’image à la parole (ou plutôt à l’écrit), guidée sans doute par l’intuition que sans preuve personne ne la croirait, la chanteuse joint à ses vœux une photo des jeunes mariés. Et là, c’est le drame. Car impossible de nier ce que la photo a immortalisé. Impossible de nier l’évidence de l’image. Du vieux bourgeois droiteux et déclarément misanthrope au gamin branché et capricieux qui dispute sa mère pour obtenir une Canada Goose à Noël, tout le monde le sait: ce que montre une photo est le cas.

Bien sûr, si la photographie ne montrait pas Houellebecq, mais, par exemple, son acolyte d’ami et ancien publicitaire Fredo Beigbeder (un type qui réalise à cinquante piges que la mort, c’est pourri – voir son livre: Une vie sans fin), on se serait simplement dit: «Mais quelle femme courageuse!» Là, cependant, la situation est radicalement différente. Malingre, endimanché comme jamais, arborant un costume trois-pièces à la place de son hideuse parka et masquant son audace capillaire par un chapeau melon, la photo montre un Michel Houellebecq souriant. Souriant? Lui, le défaitiste, le candide, le déçu qui rêvait d’amour – que les années 1970 auraient tué, comme la famille d’ailleurs – prend des risques considérables en osant à nouveau espérer.

Houellebecq n’a pas su contenir Michel, et le voilà pour la troisième fois la bague au doigt, un sourire de benêt affiché sur le visage. Quelle déroute! La voie la plus sage aurait sans doute été de passer ses dernières années seul avec son chien – qui a l’avantage lui, d’être «une machine à aimer», une créature formidable qui ne déçoit jamais (La possibilité d’une île). Mais passons. La question qu’il semble légitime de se poser est la suivante : «Michel-le-béat» a-t-il tué «Houellebecq-le-sinistre», l’homme a-t-il tué l’écrivain?

Le malheur, essentiel aux écrivains?

Bien qu’un lecteur aimant la contradiction s’amusera sans doute à trouver d’innombrables contre-exemples aux propos qui vont suivre, il est de notoriété publique que le talent d’un écrivain est inversement proportionnel aux joies connues au cours de son existence. En effet, comment écrire si nous n’avons jamais connu de turpitude? Comment parler de l’amour si nous n’avons jamais aimé? Comment parler de la mort, ou de la maladie si nous n’avons jamais perdu un être cher, ou n’avons jamais ressenti nos chaires malades et rances? Comment parler d’un chagrin d’amour si nous ne nous sommes jamais fait abandonner par un être aimé? De la même manière que nous trouvons ridicule et n’accordons aucun crédit à un freluquet qui nous ferait la leçon; de même, nous méprisons un être à l’existence calme et sereine qui viendrait nous parler de la vie. Si, malgré tout, des doutes persistent, clouons le bec aux sceptiques une bonne fois pour toutes par un argument d’autorité (un subterfuge des plus puissants à manier avec parcimonie): Proust et Nietzsche souscriraient à ce qui vient d’être dit!

Là en est donc réduit l’écrivain s’il veut accéder au panthéon des littérateurs. Aucune autre issue possible. Véritable impératif, sa vie doit osciller nécessairement entre la tristesse et l’ennui. Bien sûr, il est question ici des vrais écrivains. Pas des promoteurs littéraires à quatre sous qui sortent un bouquin à chaque rentrée littéraire ou de ces intellectuels autoproclamés qui déblatèrent des inepties sur le destin de telles ou telles autres nations. Non, ces auteurs-là servent uniquement à amuser la galerie. Bouffons contemporains pour les premiers, croque-mitaines écervelés pour les seconds; et dont, pour se mettre un peu de baume au cœur, peut être discernée dans les torchons de ces derniers une certaine utilité, puisqu’ils nous montrent la voie à éviter grâce à leur insondable bêtise.

Extension du domaine du bonheur

Tout bien considéré, il est donc fort probable que «Michel-le-béat» ait tué «Houellebecq-le-sinistre». N’ayant sans doute pas encore compris sa mutation, ou s’enfermant dans un déni fort compréhensible, «Houellebecq-le-sinistre» s’efforce de montrer qu’il est toujours le même. Pour le prouver, l’écrivain, qui a toujours manié l’art de la provocation avec une certaine habileté, a même été jusqu’à se confier aux journalistes de Valeurs actuelles et fait la couverture d’une récente édition. L’anecdote prête à sourire. En effet, de la même manière qu’un macho n’est autre qu’un pauvre homme revendiquant maladroitement sa virilité (qui selon Houellebecq ne sert plus à rien, Les particules élémentaires); de même, faire la une d’un magazine aussi conservateur est une manière pour Houellebecq (ou son éditeur) de se rassurer: oui, Michel est toujours Houellebecq. Son nouveau roman devrait sortir en janvier prochain; l’amour ne l’aura sans doute pas encore entièrement contaminé, semblent-ils dire d’un ton rassurant.

Gageons cependant que ce roman à venir et les prochains seront sans doute les plus intéressants dans l’œuvre de l’écrivain. Et ce, même si Michel ne sera plus vraiment Houellebecq. Car il sera quelque chose d’autre. Quelque chose de mieux, un personnage familier: un héros houellebecquien.

«Nous aurons peu aimé
Sous nos formes humaines
Peut-être le soleil, et la pluie sur nos tombes, le vent
et la gelée
Mettront fin à nos peines.»

Ecrire à l’auteur: thierry.fivaz@leregardlibre.com

Crédit photo: © Capture d’écran Twitter

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