«Le Collectionneur»: une délicieuse dose de terreur

Les bouquins du mardi – Lauriane Pipoz

Le Collectionneur de Fiona Cummins est le conservateur d’un musée bien particulier exposant des ossements humains.  Cette lourde et méticuleuse tâche lui a été léguée par son père et son grand-père; une affaire de famille, en somme. Le personnage cherche ainsi la rareté parmi les habitants de Londres, et enlève le petit Jackey, enfant atteint de  fibrodysplasie ossifiante progressive, maladie qui déforme son squelette, et la petite Clara, à qui il manque trois doigts à chaque main. S’ensuit une enquête haletante, menée dans une ambiance glauquissime par une inspectrice aussi prometteuse que complexe.

Journaliste de formation, Fiona Cummins nous livre comme premier roman un thriller parfaitement maîtrisé. Les pages de ce livre (509!) se tournent toutes seules, aidées par des chapitres courts qui se succèdent à un rythme soutenu. Chacune de ses divisions propose le point de vue de l’un des personnages, et il s’agit là d’une des particularités de cet ouvrage: le lecteur se retrouve tantôt dans l’esprit torturé du Collectionneur, tantôt englouti par l’angoisse des parents. Usant volontiers du discours indirect libre, l’auteur n’hésite pas à effectuer des flashbacks pour donner du relief à ses personnages. C’est ainsi qu’au fil des pages, le type lâche et un peu banal se mue lentement en héros, et le lecteur se surprend à éprouver de l’empathie pour un tueur en série prisonnier de son histoire familiale.

«Son père avait estimé qu’il serait très instructif de le faire assister à la préparation d’un squelette en vue de son exposition. Il tenait à lui montrer l’ouverture d’un cadavre, l’incision en Y et l’ablation des groupes d’organes: cardiothoraciques, gastro-intestinaux et urogénitaux. Il avait dix ans.»

Vous l’aurez compris, tous les protagonistes de cette histoire nous sont livrés avec une histoire bien à eux, soigneusement élaborée et, surtout, convaincante. Cette quasi-absence de stéréotypes – bien que certains, tenaces, soient tout de même décelables sans être trop dérangeants, comme par exemple l’inspectrice hantée par l’ombre de son père, flic exigeant et insatisfait – est là pour appuyer une intrigue très bien ficelée. Certains reprocheront peut-être à l’enquête de piétiner un peu, mais cette légère lenteur dans le déroulement des événements est passablement compensée par le rythme des nombreux chapitres. Ces derniers permettent effectivement des changements de point de vue réguliers ainsi qu’un équilibre entre l’avancée de l’enquête et la psychologie des personnages, offrant au lecteur avide d’action un suspens d’autant plus intense.

Emettons malgré tout un petit bémol quant au nombre de personnages, qui ne nous donne que trop l’occasion de nous perdre parmi les nombreux noms et histoires pendant la première centaine de pages. De plus, le discours indirect libre n’est pas toujours facile à lire lorsqu’il s’insère à certains endroits comme les dialogues. Ces petits accrochages dans la lecture paraissent cependant dérisoires à côté de la finesse de la plume de Cummins – et de la traduction, qui est de toute évidence très bien exécutée. Sans parler de l’humour qui se glisse de façon très régulière dans ses pages, le plus souvent sous forme d’humour noir.

«Et puis, il n’a jamais attrapé l’ESB, la MCJ ou il ne sait pas trop quoi, et il approche de la quarantaine. Si cette bouse de vache métaphorique devait lui tomber dessus, elle se serait déjà écrasée sur sa vie merdique. Et si le pire arrivait, il ne remarquerait même pas le passage à l’état de légume. Une pomme de terre s’amuserait plus que lui.»

Enfin, remarquons que l’auteur ne manque pas d’autodérision: journaliste indépendante, elle n’hésite pas à émettre une critique de sa profession en décrivant des journalistes misant sur le sensationnalisme et prêts à tout pour «faire vendre».

«Allons, Fitzroy, c’est énorme! Un serial killer potentiel qui dépose des squelettes de lapin à la place de ses victimes. Et un rein de lapin dans votre voiture en guise d’avertissement. Mon rédac chef est comme un fou. Il a décidé d’en faire la une. Alors, si vous voulez que j’étouffe l’affaire, il va me falloir du croustillant.»

Il s’agit donc d’un thriller qui ne s’appuie pas que sur du «gore»: bien qu’il contienne évidemment tous les ingrédients morbides pour faire plaisir aux amateurs de ce genre dont nous faisons partie, il permet de suivre une intrigue réellement palpitante en compagnie de personnages montrés dans leur faiblesse humaine. Nous sommes donc ravis de ne pas être obligés de classer notre activité sous la catégorie des «plaisirs coupables».

«Après avoir nettoyé et graissé ses outils, il libère les dermestes, il lave le sol de la salle d’opération, gravit l’escalier du sous-sol de la maison de son père et verrouille la porte derrière lui. Il reviendra dans quelques heures, quand les coléoptères auront terminé leur déshabillage macabre en ôtant la chair sur les os fragiles.»

Fiona Cummins
Le Collectionneur
Slatkine & Compagnie
2018
509 pages

Ecrire à l’auteur: lauriane.pipoz@leregardlibre.com

Une réflexion sur « «Le Collectionneur»: une délicieuse dose de terreur »

  1. Je l’ai lu dès sa sortie, j’ai aimé mais sans être totalement emballée non plus. Un mois après, il ne m’en restait déjà plus grand chose. Ce qui est sûr, c’est que je ne lirai pas le second de cette série. Je relirai l’auteur, dont j’ai aimé l’écriture, mais avec une autre histoire, d’autres personnages.

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