De Bach à Ortiz: voyage musical avec Facundo Agudín

Chef d’orchestre suisse d’origine argentine, Facundo Agudín est un artiste éclectique qui promeut des compositeurs de différentes époques dans le monde entier. Nous le rencontrons à Bienne, où il vit actuellement. Il nous raconte son parcours, ses projets et sa vision de la production musicale en Suisse.

Virginia Eufemi: Facundo Agudín, qu’est-ce qui vous a amené à devenir directeur d’orchestre?

Facundo Agudín: Je n’ai jamais voulu être chef d’orchestre. Par contre, depuis que je suis petit, j’ai toujours voulu diriger telle ou telle pièce. Cela finit par faire beaucoup de pièces et l’on remarque que l’on est devenu chef d’orchestre. Mais ce n’était pas le rôle de chef d’orchestre, la fonction, le cliché du chef avec le frac qui m’intéressait: il s’agissait de diriger une musique. 

C’est donc vraiment l’œuvre en elle-même qui vous intéresse.

J’ai toujours eu une approche transversale du répertoire et il y a des labels, des secteurs de la presse, des musicologues qui apprécient les regards transversaux, mais il y en a qui en ont plutôt peur car ils considèrent que le marché est organisé de manière très sectorisée et qu’il est donc indispensable de se spécialiser. Pour ma part, j’ai toujours un peu fui les spécialisations. Il n’empêche que j’ai toujours fait du baroque et de la musique ancienne, je me suis intéressé au grégorien, je m’occupe bien sûr de la période classique, de la musique romantique et de musiques révolutionnaires qui, bien qu’elles fassent aujourd’hui partie du répertoire, elles restent des «diamants visionnaires», comme le cas de Berlioz. En parallèle, je m’occupe beaucoup de musique contemporaine, notamment avec notre orchestre Musique des Lumières. 

Justement, ce qui marque dans votre parcours, dans votre formation et dans les nombreux concerts que vous réalisez, c’est la variété de genres musicaux et époques auxquels vous touchez: du tango à l’opéra, du baroque au dix-neuvième siècle, vous êtes un artiste éclectique. Y-a-t-il tout de même un genre ou une époque que vous préférez? 

Je crois qu’au fond de moi, je suis plus un chef d’opéra qu’un chef symphonique. Bien sûr, je fais de tout, mais je crois que j’ai plus de choses à dire en fosse que sur la scène. Je pense que cela a à voir avec l’amour du multi-paramètres et avec la relation de grande proximité avec les chanteurs, peut-être parce que j’ai été chanteur moi-même. Nous venons de proposer une relecture de Der Kaiser von Atlantis (IBS Classical 2018) qui est le dernier opéra de Viktor Ullmann, à notre avis un des grands compositeurs du XXe siècle, élève de Schönberg, pont entre Mahler et Zimmermann. Mais je m’occupe avec passion de tous les projets que j’ai à monter. Mon regard est transversal mais il se focalise à 200% sur chaque projet. 

Avec l’orchestre Musique des Lumières au Jura, vous présentez de nombreux compositeurs contemporains; est-ce important pour vous de promouvoir la production musicale actuelle? 

C’est important pour nous de promouvoir tout ce qui, à notre avis, mérite d’être promu, qu’il soit actuel ou non. Dans tous les cas, nous allons défendre avec nos meilleures armes – avec les «Nouvelles armes d’Amour» pour citer la zarzuela de Sebastiàn Duròn (1660-1716) – toutes les musiques qui nous semblent intéressantes. En ce sens, nous collaborons bien sûr avec beaucoup de compositeurs suisses, comme David Sonton, Andreas Pflüger, Dominique Gesseney, Marco Pérez.  

Vous parlez d’«armes d’Amour»: il me semble que la dimension de passion dans votre métier est une dimension importante. 

Nous, chefs d’orchestre, sommes des acteurs d’une certaine manière: nous ne sommes pas compositeurs, nous ne produisons pas le son de manière directe. Nous nous efforçons de créer de l’unité de langage à partir de l’hétérogénéité. Notre matière de travail est essentiellement émotionnelle. Nous sommes constamment amenés à prendre des décisions dans la vitesse, nous prenons parfois des chemins plus raisonnables – ou parfois nous faisons confiance à l’instinct. Le succès n’est jamais assuré. D’ailleurs, le parcours des musiciens est souvent lié aux conjonctions politiques. Si la guerre n’avait pas surpris Stravinsky en Suisse, peut-être n’aurions-nous pas Les noces (1915) ou L’histoire du soldat (1917). 

En parlant de création de projets, vous avez fondé en 2002 l’Orchestre Symphonique du Jura. Comment est né ce projet? 

La première structure que nous avions créée était la saison de concerts Musique des Lumière. Au fil des années, cette implantation artistique professionnelle dans le Jura a permis la naissance de l’orchestre Musique des Lumières. Son activité est fortement soutenue par le gouvernement du Jura et la Loterie Romande. Je me souviens de notre tout premier sponsor, la Nationale Suisse Assurance, dont le directeur nous avait dit «Facundo, écoute, ton projet nous intéresse mais nous aurions deux conditions: nous devrions avoir le plus de jeunes possible sur scène et dans le public et aimerions travailler dans une des trois régions qui à notre sens vont se développer en Suisse». Les options qu’ils nous ont données étaient le Valais, les Grisons… et le Jura!

Et pourquoi donc avez-vous choisi la troisième option? 

Cela remonte à 2001. Comme nous habitions tous Bâle à l’époque (rires), que nous étions à une demi-heure du Jura et que nous y avions déjà donné des concerts avec succès, nous avons rapidement commencé à travailler pour établir nos bureaux à Delémont. La personne qui a été clef au démarrage de ce projet est Jean-François Roth, un grand homme politique avec un regard transversal de la culture et de la société. Une intelligence rayonnante et généreuse. Musique des Lumières conserve son ancrage principal dans le Jura, dont le public suit nos concerts avec passion. C’est depuis cette région qu’un travail artistique performant s’exporte dans les Cantons de Berne, de Neuchâtel, de Vaud, de Fribourg, de Bâle-ville et des Grisons. Le Jura nous suit partout et favorise ces développements, et MdL est devenu un « ambassadeur culturel » du Jura. Notamment les productions discographiques commencent à prendre un envol intéressant sur le marché mondial, à travers les plateformes Spotify, Amazon, iTunes, Deezer… Le marché du disque est en forte mutation : notre orchestre, le label IBS Classical (Grenade), et le Canton du Jura travaillent au même diapason!

Vous parliez d’une des conditions de départ qui était de mettre en avant les jeunes talents; nous allons faire un saut géographique pour rejoindre d’autres jeunes. Vous êtes depuis 2009 Directeur musical de Sinfónica Patagonia de l’Université nationale de Rìo Negro; vous rentrez justement d’un séjour en Patagonie où vous avez présenté Shéhérazade de Korsakov, mais également une œuvre du compositeur argentin Pablo Ortiz. Parlez-moi de ce projet. 

Sinfónica Patagonia est un programme de formation en pratique d’orchestre, dans la ville de Bariloche, où j’ai passé ma petite enfance. Rapidement, c’est devenu l’orchestre le plus grand du Sud de l’Argentine et du Chili. Nous recrutons de jeunes talents dans toute la province de Rìo Negro. Une à deux fois par année, nous avons une session d’orchestre très intense, où les jeunes musiciens collaborent, coopèrent et jouent aux côtés de grands professionnels. Ceux-ci sont parfois des solistes dans les orchestres les plus réputés d’Argentine, parfois des musiciens d’Europe qui s’intéressent au projet et accompagnent ces jeunes en tant que moniteurs. Sinfònica Patagonia est une plateforme professionnalisante unique en Amérique du Sud. L’université de Rìo Negro est un modèle d’originalité et d’audace, particulièrement en cette heure grave pour le continent.

L’Orchestre symphonique de Patagonie © Sinfonica Patagonia

Vous avez reçu de nombreuses distinctions, dont le premier prix au Colin Metters International Seminar avec l’Orchestre Symphonique de Saint-Pétérsbourg ou la nomination pour le titre de «Meilleur directeur argentin» en 2015 et 2016 avec Daniel Barenboim ; que signifient pour vous ces récompenses? 

Seuls les prix qui nous transforment sont importants. Le contact avec Colin Metters a simplement changé ma vie, comme, plus tard, le fait d’avoir été invité à diriger au Théâtre Mariinsky. La double nomination 2015 et 2016 au meilleur chef argentin – surtout aux côtés de ce monstre sacré qu’est Daniel Barenboim – c’est un grand honneur pour moi: il s’agit d’une reconnaissance qui vient du milieu technique. L’Association argentine de critiques musicaux est intégrée par des critiques de tous les journaux d’Argentine qui ont vu des concerts, entendu des disques ou vu des représentations d’opéra. Avoir été appelé à intégrer la deuxième édition du Forum des 100 du groupe Hebdo a été une autre expérience très intéressante. 

Au sein du Forum des 100 personnalités qui font la Suisse romande, vous avez pu participer aux réflexions sur l’avenir de la Suisse. Comment celui-ci se dessine-t-il sur le plan artistique? 

L’activité artistique en Suisse est très intense. La production culturelle et ses dérivations représentent une part majeure de l’activité économique nationale. C’est un petit Pays qui s’est toujours identifié à une quête d’excellence et à une forme de précision. Il me semble que cette recherche est encryptée dans l’ADN des différents peuples qui font la Suisse, qui partagent des intérêts et qui en fonction de ces intérêts sont capables d’aligner leurs énergies. J’ai beaucoup appris d’un café avec Mario Botta, Niklaus Güdel et Leandro Suarez, dans l’étude de Botta au Tessin, et cet échange m’a fait réfléchir davantage aux missions culturelles de la Suisse, et au rôle que les projets made in Switzerland peuvent jouer sur la scène mondiale.

Quelles sont dès lors vos réflexions en la matière? 

J’aime l’idée des projets qui s’identifient à des lieux et les font grandir. Or, en Suisse et comme le souhaitait Friedrich Dürrenmatt, chaque entreprise culturelle d’un certain calibre cherche à s’ouvrir internationalement, tout en gardant un ancrage territorial qui se dessine dans des modes très concrets. Avec Musique des Lumières, nous développons des projets de médiation culturelle intenses. Notre projet de cette année s’appelle Le Voyage Bach et nous lui avons construit une nouvelle maison, l’Ancienne Eglise du Noirmont, que nous venons de réinaugurer officiellement il y a quelques semaines avec la Fondation sur-la-Velle. C’est l’une des plus belles acoustiques de Suisse romande pour la musique baroque et la création contemporaine. Le lieu en question se trouve dans ce charmant petit village des Franches-Montagnes suisses, équidistant de La Chaux-de-Fonds, Bienne et Delémont. Les Franches-Montagnes sont devenues pour moi une sorte de Patagonie suisse: un territoire du futur où se posent des regards croisés! 

Quels rôles jouent l’Etat et le privé dans les défis culturels que vous décrivez? 

En tant qu’artistes professionnels, l’une de nos missions principales consiste à trouver des formulations qui définissent clairement et permettent de développer notre travail. Ces formulations seront à la base du dialogue avec différents interlocuteurs aussi bien dans le milieu étatique que dans le milieu privé. Heureusement, les notions de coopération et de partenariat public-privé possèdent une belle tradition en Suisse. Karajan avait prédit dans les années 1960 que le futur de l’orchestre en tant «qu’animal symphonique» allait inévitablement passer par la capacité des artistes et structures artistiques professionnels à établir des dialogues constructifs aussi bien avec le secteur public qu’avec le secteur privé.

Facundo Agudín © Aline Fournier

Dans un de vos derniers disques, Bach Mirror, vous faites communiquer Bach avec d’autres compositeurs plus anciens. Quelles interprétations de ces œuvres se cachent derrière cet album? 

Bach Mirror (IBS Classical 2017) crée une conversation imaginaire entre des compositeurs qui rendent hommage à leurs maîtres disparus. Josquin des Prés (1450-1521), dans Nymphes des bois, crée une ode à son maître décédé Johannes Ockeghem en imaginant un convoi funèbre qui le porte à travers la forêt et où les «nymphes des bois», les «déesses des fontaines» et les «chantres experts de toutes nations» se rassemblent pour un dernier hommage. Les deux cantates de Bach parlent d’une transformation à travers la mort, notamment dans Ich habe genug. La troisième œuvre du disque est l’hommage de William Byrd (1543-1623) à son maître Thomas Tallis. Le compositeur appelle les muses à descendre de leur «ciel de cristal»: j’ai toujours été impressionné par cette métaphore. Le projet Bach Mirror faisait partie d’une réflexion autour de la force transformatrice de la musique; nous, comme Bach, Josquin et Byrd, avons tous la mission de développer notre propre capacité d’émerveillement. Le disque a fait l’objet d’une recherche considérable au niveau des timbres musicaux, qui a donné lieu à une palette de combinaisons inhabituelle. D’une certaine manière, tout en restant fidèle aux sources musicales, ce disque revalorise la subjectivité des interprètes. Il contribue à repositionner des segments du répertoire souvent protégés par une «armure» intellectuelle dont les raisons proviennent plus de la mode que de la recherche scientifique. L’album Bach Mirror a eu un grand succès: le rapport de Naxos of America déclare 135’000 téléchargements seulement en janvier 2018. Peut-être que pour Shakira ce n’est pas beaucoup, mais sur la planète classique, c’est énorme! 

Cet hommage à des grands maîtres disparus est peut-être aussi le vôtre… En regardant l’avenir, quels sont vos projets futurs? 

Nous venons d’enregistrer un disque, Projecto Cortàzar, qui sortira dans six mois. Il s’agit de trois créations de compositeurs actuels inspirés de contes et nouvelles de Julio Cortàzar. En mars, Musique des Lumière accueille Giuliano Carmignola. Au mois de mai, nous allons poursuivre avec Sara Mingardo, Bénédicte Tauran et MdL, le projet de bibliothèque musicale Dürrenmatt, en coopération avec le Centre Dürrenmatt Neuchâtel et Pro Helvetia. Il s’agit d’une série de commandes passées à des compositeurs suisses épris de l’œuvre de Dürrenmatt; le nouvel album s’appellera Bach & Dürrenmatt. Avec l’Université des Arts de Tirana et la Société Biblique, nous développons aussi un vaste projet projet œcuménique en Albanie, qui accompagne la publication de la première traduction scientifique de la Bible en albanais. Nous lançons un projet de création contemporaine autour des psaumes récemment traduits, ce qui impliquera une commande à Pablo Ortiz, en Californie. J’ai aussi des projets d’opéra comme Cavalleria Rusticana au Théâtre du Passage à Neuchâtel, qui sera reprise ensuite au Festival Stand’été à Moutier. Et enfin, trois opéras au Théâtre de Bienne-Soleure: une création sur Les liaisons dangeureuses de Choderlos de Laclos avec musique de Vivaldi, une nouvelle production de Der Kaiser Von Atlantis mise en scène par Dieter Kaegi et la version de Berlioz du Freischütz de Carl Maria von Weber. 

Une hyperactivité, en somme!

Je ne crois pas trop au relax, je n’ai jamais très bien compris le concept (rires).

Ecrire à l’auteur: virginia.eufemi@leregardlibre.com

Crédit photo: © Aline Fournier


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