Rencontre avec Mikhaël Hers, réalisateur d’«Amanda»

Le Regard Libre N° 45 – Loris S. Musumeci

Mikhaël Hers en est à son troisième long-métrage. Déjà très apprécié, il est promis à une carrière toujours plus florissante dans le septième art. Aujourd’hui, le cinéaste nous présente Amanda, qui place son action dans un Paris victime d’un horrible attentat, actualité de ces dernières années oblige. David, vingt-quatre ans, y perd sa sœur, et se voit soudain en père improvisé de sa nièce, la petite Amanda. La situation est loin d’être facile, et pourtant les deux vont apprendre à vivre ensemble, comme père et fille. En somme, le film est simplement beau et bouleversant. Rencontre avec son réalisateur.

Loris S. Musumeci: Comment en êtes-vous venu à faire du cinéma?

Mikhaël Hers: C’est un désir que je porte en moi depuis l’enfance. Pourtant, je n’ai pas eu dès le début un rapport concret au cinéma: mes parents m’emmenaient au cinéma, j’ai toujours su que je voulais devenir réalisateur, mais je n’étais jamais passé par quelconque pratique. Les années avançant, je me suis orienté vers des études qui n’avaient rien à voir avec l’art, à savoir l’économie, et je n’avais plus aucune envie de travailler dans le domaine du cinéma. Par la suite j’ai tout de même passé le concours de La Fémis (ndlr: école nationale supérieure des métiers de l’image et du son), et voilà que j’ai pu récupérer le temps passé à faire autre chose pour en arriver à la pratique concrète du cinéma en étant réalisateur.

Quel est votre film préféré?

Je tiens à préciser que j’ai davantage un rapport passionné à la musique qu’aux films. En réalité, je ne suis pas forcément un grand cinéphile. Il reste cependant évident que j’aime tout un tas de films, notamment ceux que j’ai vus durant mon adolescence. Je pense aux réalisations de Coppola dans les années quatre-vingt, ou de celles de De Palma, ou encore au film E.T. l’extra-terrestre qui m’avait beaucoup marqué. J’aime beaucoup aussi les films du réalisateur français Eric Rohmer, ceux de William Friedkin et ceux de Sidney Lumet.

Ce ne sont donc pas vos films fétiches qui vous ont mené au cinéma.

Complètement. Aussi étrange que cela puisse paraître, j’affirme volontiers que ce n’est pas le cinéma qui m’a mené au cinéma. C’est autre chose.

Maintenant que nous avons fait connaissance, une question se présente d’entrée pour votre nouveau film: pourquoi avoir choisi pour sujet un attentat à Paris?

On m’a posé plusieurs fois cette question et j’ai tendance à répondre que ce n’est pas le sujet du film. Il y a certes un attentat, mais plein d’autres choses aussi. Il me semble important qu’un film ne soit pas phagocyté par un seul de ses aspects. Amanda n’est donc pas un film sur un attentat, mais plutôt une histoire qui essaie de regarder le Paris post-attentat. J’avais envie de filmer cette ville dans sa fragilité, et d’aborder d’autres thèmes comme celui de la paternité, et particulièrement la paternité par héritage et par accident. En outre, depuis longtemps, j’avais le désir de suivre le parcours d’un grand enfant qui accompagnerait un petit enfant autour d’un drame.

Vous évoquez la figure du grand enfant, et il est vrai que Vincent Lacoste a une véritable allure d’adolescent.

Oui, il porte en lui une jeunesse pleine de grâce, pleine de beauté qui n’est pas forcément ordinaire. C’est par son talent que vous voyez en lui un adolescent, parce qu’il sait transmettre de la profondeur tout en demeurant léger et insouciant. Son ambivalence suscite une empathie essentielle au film.

Pour revenir à l’attentat du film, on constate que vous misez sur la suggestion. Est-ce un choix artistique ou une contrainte technique?

C’est vraiment un choix. Je trouve en effet qu’on approche plus la vérité des choses de manière souterraine, en passant par la périphérie plutôt qu’en se coltinant l’œil du cyclone. Mais c’est une question de goût personnel: ma sensibilité me porte davantage vers cette approche-là.

J’ai senti beaucoup de pudeur vis-à-vis de cet attentat.

Merci, c’est d’ailleurs ainsi que j’espère que l’attentat soit reçu. On arrive après l’attentat. A la fois je souhaitais que le film prenne en charge les images du carnage, sans pour autant trop en faire; c’est pourquoi je montre les corps blessés et les cadavres à travers l’œil du personnage, ce qui a un effet quelque peu déréalisant. En même temps, on est face à quelque chose de très cru et de plus distant dans la mesure où les images passent par le regard du personnage qui arrive sur les lieux.

Le réalisateur français Mikhaël Hers © Indra Crittin pour Le Regard Libre

Quand le personnage de David arrive sur le lieu de l’attentat, il est à vélo. Cela ne me paraît pas anodin car le vélo et ses déambulations dans Paris sont très présents dans le film.

David est un personnage qui multiplie les petits boulots, qui est toujours pressé et qui se déplace sans cesse dans Paris, donc de manière très pragmatique le vélo a du sens d’un point de vue du scénario. Mais il est vrai que le vélo est très présent dans le film et que ce n’est pas du tout anodin: c’est pour moi une manière d’apporter une sorte de musicalité en intégrant des moments de flottements qui donnent aux images une dimension aérienne. Aussi, le vélo, par sa légèreté, participe à rendre le film recevable.

Le vélo me semble également intégrer le quotidien que veut laisser transparaître le film.

Oui, vous avez raison. J’adore filmer les extérieurs, la ville, et le vélo permet justement de montrer ces lieux sous différents angles dans le quotidien des protagonistes.

L’enfance a une place centrale dans Amanda. Qu’est-ce que cela fait de tourner un film sur un sujet aussi grave en ayant un enfant, en l’occurrence la petite Isore Multrier qui interprète Amanda, sur le plateau?

Ce qui change fondamentalement avec un enfant, c’est la dynamique du tournage. Les tournages sont évidemment et heureusement encadrés par la loi, ce qui fait qu’on tourne trois ou quatre heures par jour avec un enfant. Cela donne des journées de tournage qui n’ont parfois ni queue ni tête en matière d’organisation. Pour le reste, le travail avec un enfant reste assez similaire au travail avec un comédien adulte. Tout repose sur des discussions, qui instaurent une relation de confiance et de bienveillance, afin que l’enfant comprenne les enjeux du film et de son rôle. Isore avait d’ailleurs lu le scénario avant le tournage et comprenait très bien ce dont il s’agissait.

Cette enfant passe par tous les états d’âme: de la tendresse joyeuse à la tristesse, de la complicité reconnaissante au caprice. Est-ce que ces sentiments lui sont venus naturellement?

Jouer, c’est partir de soi. Isore, comme tous les autres comédiens, connaît dans sa vie des bonheurs et des malheurs; à partir de ses émotions au quotidien, elle peut alimenter le personnage d’Amanda. Dans la mesure où il y a travail sur le personnage fictif qu’est Amanda, la comédienne a su naturellement jouer en intégrant tous les états d’âme utiles à la trame.

Plus généralement, quelle était l’ambiance lors du tournage?

En fait, l’ambiance était très bonne, malgré la gravité de certains événements du film. Vous savez, il y a parfois des ambiances cauchemardesques sur les plateaux de comédies, et des rires et de la joie sur des plateaux de drames. Heureusement qu’on n’est pas obligé de se mettre dans la même ambiance que celle de l’histoire que l’on raconte! Malgré tout, il est certain que nous étions imprégnés par les attentats de Paris; ce qui ne nous a pas empêchés de tourner dans la douceur et dans la joie de créer quelque chose.

Comment avez-vous élaboré les dialogues? Et particulièrement ceux qui sont portés par Vincent Lacoste, exceptionnel dans sa manière de les interpréter?

J’aime énormément écrire les dialogues: ils me viennent assez naturellement. Les dialogues, c’est ma musique. Et je pense effectivement que Vincent a bien compris cette musique, qu’il a travaillé avec brio son rôle et qu’il nous a simplement épatés. Ce qui est encore plus incroyable, c’est qu’il a été juste tout de suite.

Le personnage de Lena, brillamment joué par Stacy Martin, dit à son amoureux, David: «Nous, on a tout le temps.» J’ai trouvé cette phrase bouleversante. Ont-ils vraiment tout le temps, alors que lui est devenu père prématurément en adoptant sa nièce Amanda, et qu’elle est partie vivre ailleurs?

Ah! Cette phrase est un mystère! (rires) Elle est même mystérieuse pour moi. Ont-ils vraiment le temps? Je ne sais pas.

Vous questionnez beaucoup la famille dans votre film: qu’est-ce qu’être père? qu’est-ce qu’être mère? qu’est-ce qu’être frère? qu’est-ce qu’être sœur? qu’est-ce qu’être fils? Selon vous, peut-on s’approprier véritablement une paternité non-naturelle quand cela est nécessaire?

Amanda et David sont deux personnages qui s’aident aussi bien l’un que l’autre. A certains moments, on se demande même qui est le plus à même d’aider l’autre. Forcément, la paternité de David vis-à-vis d’Amanda n’est pas évidente parce que d’une part il n’est pas son père biologique et d’autre part il est très jeune, mais cela se construit, et les deux apprennent progressivement à vivre ensemble et à s’aimer. Le film raconte en réalité le début de ce parcours, qui est un parcours de vie. David pose un choix, et il l’assume; ainsi il s’approprie la paternité.

Ne vit-on pas aujourd’hui dans une société où, à chaque instant, on veut tout maîtriser, être préparé, repréparé et prêt, notamment en matière de paternité, de maternité? N’est-on jamais prêt?

Je pense effectivement qu’on n’est jamais prêt. A un moment donné, il faut faire les choses. Si l’on attend d’être prêt, on ne fait rien. Si l’on attend d’être prêt à faire un film, on ne tourne jamais. Si l’on attend d’être prêt à être père ou mère, on ne fait jamais d’enfants. Cela me fait penser au dicton qui dit: s’ils avaient su que c’était impossible, ils ne l’auraient jamais fait. David n’est pas prêt à être le père d’Amanda; Amanda n’est pas prête à être sa fille; et pourtant, ils s’acceptent comme tels, et c’est ce qui est beau.

Le film, dans son ensemble, montre à la fois une lueur d’espoir et une angoisse qui ne nous lâche pas. Assumez-vous ces deux parts indissociables de l’histoire que vous racontez?

Oui, absolument. L’angoisse fait partie du tableau, du début à la fin. Il faut être lucide: on vit une période tourmentée, où nos repères se craquèlent et les digues cèdent. Je suis quelqu’un d’inquiet, mais cela ne m’empêche pas de croire à l’avenir et d’avoir de l’espoir.

Pour conclure, travaillez-vous déjà sur un nouveau film?

J’y travaille, mais de manière abstraite pour l’instant. Il est vrai que quand je me mets à écrire, j’ai besoin que tout aille très vite, et il faut que j’emmagasine tout un tas de choses très rapidement. Je suis incapable de tenir un scénario pendant deux ans. Par conséquent, il est préférable pour moi de prendre le temps de tâter au préalable le terrain de mon prochain film, pour que tout aille vite une fois que je me mets au travail d’écriture.

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Indra Crittin pour Le Regard Libre


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