«Le dernier été»: une bonne chanson, mais pas un tube

Les bouquins du mardi – Hélène Lavoyer

Premier roman de Benedict Wells, Le dernier été propose de rencontrer Beck, «un prof guetté par la quarantaine» ayant enchaîné les histoires sans lendemains, les soirées avec son seul ami Charlie, et qui trouve un jour en Rauli Kantas, l’un de ses élèves, la possibilité de se ressaisir d’un vieux rêve qu’on lui avait arraché: devenir un musicien reconnu mondialement. Rauli est jeune, inconscient de son talent, et Beck en crise existentielle les imagine déjà Rauli, Charlie, lui et Lara, la première femme – et la seule personne – qui puisse lui faire ressentir cette émotion étrange et déstabilisante qu’est l’attachement sincère.

La première tranche de l’histoire est profondément habitée par le thème de la musique; Beck découvre le prodige qu’est Rauli, et se met à lui écrire des chansons, il rêve à nouveau. Après que l’on s’est bien installé dans l’histoire, rythmée par quelques péripéties mais globalement banale, après que l’on s’est finalement attaché à Beck, antihéros blasé et passif, après que l’on a appris à appréhender le caractère secret mais profond de Rauli et celui de Charlie qui devient tôt un malade mental à cause des drogues et de la fête, le roman finit par muer pour sa deuxième partie. Elle nous entraîne pour un road trip arrosé de drogues et qui mènera Rauli, Beck et Charlie jusqu’à Istanbul.

Pour la structure de son roman édité chez Slatkine & Compagnie, Benedict Wells a choisi deux parties intitulées «FACE A» et «FACE B», à l’instar d’un vinyle, et avec chaque chapitre le titre d’une chanson indiquant un court résumé de ce qui va suivre. Choix intéressant au vu de la thématique musicale qui habite presque tout le roman. Les pages se tournent, et l’œil s’engouffre entre les lignes pour oublier rapidement qu’il est en train de lire et vivre avec le narrateur l’histoire de Beck, un adulte de trente-sept ans, qui contemple le temps qui passe ainsi que les événements de sa vie, sans en être un véritable acteur jusqu’à l’arrivée de Rauli.

«On savait déjà qu’on ne verrait jamais Rauli en tablier servir des hamburgers ni octroyer des crédits en costume d’homme d’affaires. Il trouverait un job dans lequel il pourrait gagner sa vie en gardant ses propres fringues.»

Le dernier été ne démystifie pas la vie d’adulte telle qu’on la conçoit à l’âge de vingt ans. Elle reste marquée par les réminiscences et par tout ce que la jeunesse promettait et qui s’est trouvé, au fil des choix et des impositions, happé par le grand tourbillon de l’impossible, du lointain, du rêvé au goût souvent amer. L’adolescence, au travers de Rauli, reste ce moment d’indécision et de crainte que l’on décrit souvent dans les bouquins de psychologie, mais aussi ce moment auquel c’est la passion qui guide le cœur, énergie increvable et qui en renvoie au visage de ceux qui n’ont pas réussi (c’est-à-dire Beck).

L’écriture de Benedict Wells est simple, mêle des phrases courtes à d’autres plus longues avec fluidité sans jamais renoncer à la sobriété. La langue est banale, quotidienne, et c’est justement cela qui permet au lecteur de créer des contacts avec les personnages dont les pensées ne sont pas ou moins décrites, comme pour Rauli, Lara ou Charlie. La lecture se fait rapidement et c’est sans aucune peine que l’on s’imagine les scènes et les personnages; petite subtilité, le narrateur entretient un lien particulier avec le personnage principal, lien qui n’est explicité qu’après qu’un bon morceau du roman a été avalé, ce qui pique la curiosité du lecteur.

Le roman reste tout de même assez défaitiste, avec une fin qui ne propose pas vraiment de refuge ou d’espoir pour ceux qui n’ont pas vécu la vie qu’ils désiraient. Il met cependant en exergue l’importance de l’énergie d’amour. Beck ne l’a pas, il semble éteint et seuls quelques moments avec Lara ou alors son amour de la musique sont ce qui le rend vivace et créatif – avec, bien sûr, la souffrance.

«Après le repas, ils étaient sur le balcon avec Lara, ils fumaient. Il faisait frais, tous deux avaient mis leurs vestes. Beck repensait à leur sortie en boîte de la veille et à sa haine de la danse. Danser, c’est bon pour les connards qui s’appellent Niko ou André, pensa-t-il, et pourtant c’est le cas de Lara. Elle m’est tellement étrangère, se dit-il, elle est beaucoup trop jeune, qu’est-ce que je fous là sur ce balcon avec elle? A cet instant, elle lui sourit. Beck lui rendit son sourire sans le vouloir avant de comprendre qu’il le voulait, car il se sentait d’un coup pousser des ailes. Il l’observa de profil et n’éprouva à nouveau ce sentiment qu’il l’aimait bien, simplement.»


Benedict Wells
Le dernier été
Editions Slatkine & Compagnie
2018
402 pages

Ecrire à l’auteur: helene.lavoyer@leregardlibre.com

Crédit photo: © Hélène Lavoyer pour Le Regard Libre

Laisser un commentaire