Hervé Mimran: «Luchini sur le plateau de tournage, un vrai bonheur»

Le Regard Libre N° 45 – Loris S. Musumeci

Hervé Mimran est scénariste et cinéaste. Avec Un homme pressé, il présente au public l’histoire, inspirée de faits réels, d’un grand patron qui d’un jour à l’autre perd une partie de son langage et de sa mémoire. Le film, déjà couronné de succès, peut compter sur des acteurs de qualité comme Fabrice Luchini et Leïla Bekhti. Rencontre dans un hôtel lausannois.

Loris S. Musumeci: Qu’est-ce qui vous a mené à réaliser ce film?

Hervé Mimran: J’étais tombé sur un article dans Le Monde de Christian Streiff, anciennement PDG du groupe PSA Peugeot-Citroën, qui racontait son parcours, son AVC et les conséquences que cela avait eu sur sa vie. Tout de suite, je me suis dit que c’était un sujet très cinématographique et intéressant. La vie des gens est toujours relativement fascinante quand on observe qu’à un moment donné de leur existence, ils avaient tout, et du jour au lendemain tout s’est écroulé.

D’ailleurs, on retrouve le même cas de figure dans le film Intouchables d’Eric Toledano et Olivier Nakache, dans la mesure où là aussi nous nous trouvons face à homme qui avait tout et qui connaît néanmoins une chute dans sa vie.

Je prends votre remarque comme un compliment. Effectivement, Eric et Olivier sont de bons amis et nous appartenons à la même famille de cinéma: on aime et l’on réalise le même genre de films. Intouchables comme Un homme pressé traitent la trame avec légèreté en y insérant de l’humour et du recul. Tout l’enjeu est de ne pas ajouter du drame au drame pour des situations qui, en soi, sont déjà profondément dramatiques.

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Comment vous y êtes-vous pris pour articuler le tragique de la situation et le comique du film?

En fait, je suis incapable de traiter mes sujets sous un angle qui serait exclusivement comique ou exclusivement tragique. Entre tragédie et comédie, la frontière est très fine. Prenez l’exemple d’un homme qui s’assoit sur une chaise: si, une fois celui-ci assis, l’un des pieds de la chaise se casse et l’homme tombe, on rira. En revanche, si ce même homme tombe de cette même chaise dont le pied se casse, et se blesse gravement, la scène prendra une tournure beaucoup plus dramatique. Pourtant, vous constatez bien que l’action est exactement la même. Je n’invente rien en disant cela, mais il faut voir la comédie comme une manière d’expulser nos angoisses et nos peurs.

L’usage du comique est donc une nécessité pour vous.

Oui, absolument. J’ai besoin de faire tout de même un peu rire le public si quelque chose de grave se passe, et vice-versa. Sans doute par pudeur, et parce que je n’aime pas insister sur la tristesse dans mes films. C’est simplement ma manière de faire du cinéma; Eric et Olivier procèdent de la même manière. Franck Capra, dont j’apprécie beaucoup les films, aborde des thématiques graves comme la pauvreté, et pourtant dignité et espoir ne font jamais défaut. Dans ses films comme dans les comédies italiennes des années septante, on retrouve ces personnages pauvres mais dignes. Et sincèrement, ça me plaît! D’ailleurs, je n’aiment pas trop les gens qui se plaignent sans cesse et qui se complaisent dans leur malheur.

Le personnage principal de votre film, Alain, dont vous avez donné à Fabrice Luchini la responsabilité de l’interpréter, a-t-il besoin du comique pour changer? A-t-il besoin de passer de l’homme sérieux et antipathique au clown pour découvrir qui il est vraiment?

Devient-il vraiment un clown? Je n’en suis pas certain. En tout cas, une chose est sûre, c’est qu’Alain ne se rend pas compte que, par les conséquences de son AVC sur le langage, il dit n’importe quoi. Et c’est précisément ce qui le rend comique.

Considérez-vous qu’Un homme pressé porte un message politique et social?

Si je répondais oui, je pense que ce serait prétentieux de ma part. Evidemment, quand on réalise un film, après beaucoup de travail, on ose espérer que quelque chose en resortira. Par contre, vous dire que je veux faire passer un message politique me gêne un peu dans la mesure où j’estime que ce n’est pas mon rôle. Même si, de toute manière, toutes les œuvres d’art portent en elles du politique. Quoi qu’il en soit, mon souhait est plutôt d’interroger le public et de voir ensuite comment leur regard a perçu la réflexion proposée par le film.

Etre «un homme pressé», est-ce un symptôme du monde actuel?

Je ne pense pas. Si l’on songe aux ouvriers qui travaillaient douze heures par jour et six jours sur sept dans les mines de charbon, ils ne voyaient pas leur vie non plus et pouvaient difficilement profiter de passer du temps avec leur famille. Quelle que soit l’échelle sociale dans laquelle on se trouve, il faut peut-être se dire que bien gagner sa vie ne doit pas se faire au détriment de l’essentiel.

© Indra Crittin pour Le Regard Libre

En parallèle à l’histoire d’Alain, il y a celle de Jeanne, interprétée par Leïla Bekhti. Même si leurs parcours se rejoignent, ces deux personnages poursuivent chacun un chemin qui leur est propre. Qu’avez-vous voulu nous dire à propos de la quête dans une vie?

Il m’a semblé intéressant de faire en sorte que ces deux personnages se rencontrent alors que rien ne les y portait. Ils sont totalement différents, ne partagent quasiment rien, mais ils se rencontrent par la force des choses. Et chacun va changer la vie de l’autre. Telle est la place de la «quête» dont vous me parlez. Peut-être que c’est un peu un grand mot, mais en effet les quêtes de l’un et de l’autre se rejoignent et s’accompagnent. De toute façon, lorsque je crée un personnage, je suis obligé de lui donner une quête, sans quoi il sera ennuyeux.

Le film accomplit un coup de génie: celui des jeux de langage. Comment avez-vous travaillé ce scénario exceptionnel qui réussit à nous livrer des répliques telles que: «La sucetabite-l’idée est un signe de blessefesse»?

(Rires) Je me suis dit qu’il serait drôle de construire des répliques aussi tordues parce qu’il s’agit quand même d’un film sur le langage, et particulièrement le langage dans notre rapport aux autres. La manière dont nous parlons nous classifie dans une case de la société. Et justement, j’ai trouvé amusant de faire en sorte que ce grand patron et orateur perde un langage qu’il maîtrise si bien et en invente un autre qui le rend beaucoup plus accessible à tout le monde. Paradoxalement, c’est lorsqu’Alain se met à parler avec confusion qu’il réussit à entrer en discussion avec les autres. Pour le travail scénaristique à proprement parler, je me suis directement inspiré du témoignage de Christian Streiff, qui m’a dit que les phrases qu’il prononçait lui paraissaient parfaitement claires alors qu’elles étaient complètement inintelligibles. A partir de là, j’ai essayé de rendre les répliques le plus drôle possible en y insérant des doubles sens et des absurdités.

Les jeux de langage sont aussi géniaux parce qu’ils sont portés par l’immense Fabrice Luchini. Qu’est-ce que c’est que de l’avoir sur son plateau de tournage?

Un vrai bonheur! Fabrice Luchini est un très grand acteur; et s’amuser à faire perdre le langage à un maître des mots est forcément intéressant. Comme il est intéressant de faire réapprendre à lire, parler et écrire à quelqu’un qui apprend du Rimbaud par cœur avec maestria. Mais là, en l’occurrence, j’ai trouvé passionnant de montrer que Luchini, par sa verve, réussit à donner un sens à des phrases qui n’en ont pas. Finalement, l’intention se révèle bien plus forte que les mots, parce qu’il y des répliques entières dont les mots ne sont pas les bons mais où l’on comprend parfaitement ce qu’il veut dire.

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Dans la dernière partie du film, vous accordez une place importante à St-Jacques-de-Compostelle. Que représente pour vous ce pèlerinage et que représente-t-il pour votre long-métrage?

St-Jacques-de-Compostelle, comme vous avez pu le constater, n’a pas du tout de connotation religieuse dans Un homme pressé. J’ai choisi d’évoquer ce parcours pour des raisons scénaristiques: tout le monde le connaît ou en a entendu parler. Si j’avais parlé du GR5 plutôt que de St-Jacques-de-Compostelle, personne n’aurait compris de quoi il s’agit, outre les randonneurs; par conséquent, j’aurais dû introduire ce parcours dans mon scénario, l’expliquer, le contextualiser et cela aurait été pénible et sans doute assez lourd à l’écran.

Vous avez donc choisi St-Jacques-de-Compostelle pour des raisons de référence.

Oui, tout à fait. Aussi, je voulais que le sentier en question soit long. Et bien sûr, en matière de référence, qu’y a-t-il de plus évocateur pour un parcours pédestre que le pèlerinage de St-Jacques-de-Compostelle? Non seulement, il est connu, mais en plus, il est mythique. Pour ma part, je ne suis ni croyant, ni même catholique et j’ai parcouru une partie de chemin de St-Jacques de Compostelle à pieds. Enfin, j’ai aussi eu un énorme plaisir à filmer ces montagnes et la nature splendide que l’on découvre sur le chemin. Après avoir passé deux mois de tournage à Paris, cela m’a fait un grand bien d’aller arpenter les hauteurs pour y filmer les paysages. D’ailleurs, pour certains plans, nous n’étions que mon chef opérateur et moi et j’endossais moi-même les habits d’Alain pour les plans très larges.

© Indra Crittin pour Le Regard Libre

Etes-vous un montagnard?

Non, pas du tout, même si j’adore la montagne, et la Suisse aussi: de mes onze ans jusqu’à mes vingt-trois ans, j’ai passé mes vacances en montagnes, aux Diablerets et dans la région. J’ai donc beaucoup marché en montagne avec plus ou moins de plaisir – parce quand on est adolescent, ce n’est pas forcément l’activité que l’on apprécie le plus. Et j’ai découvert, adulte, à quel point cela était précieux: aller d’un point A à un point B, sous l’effort, c’est une «quête», comme vous l’avez dit tout à l’heure, et cela fait grandir intérieurement.

Concernant la musique, la chanson française occupe une place non négligeable avec quelques grands titres populaires qui passent à certains moments ainsi que le jazzman Dooley Wilson. Pourquoi ces choix?

En réalité, je n’y ai pas accordé une importance si grande que cela. Simplement, certaines chansons comme J’ai oublié de vivre se présentaient comme du pain béni vis-à-vis du film. Pour les autres, évidemment, il s’agit de chansons que j’aime bien et que j’ai choisies. On peut facilement imaginer que ce sont des titres qu’Alain aimait quand il était jeune et qui lui reviennent. Pour ce qui est toutefois de la musique originale, j’ai travaillé avec un groupe texan. Ils ont des allures de rockeurs, mais en réalité, ils font de la musique instrumentale. Leur travail est magnifique. J’ai été très heureux de cette réussite, parce que pour moi, la musique est essentielle; elle est un personnage à part entière dans un film. Et donc dans Un homme pressé.

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Photo de couverture: © Indra Crittin pour Le Regard Libre

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