Clara Luciani, reine sur scène

Le Regard Libre N° 46 – Jonas Follonier

Le 23 novembre dernier, Clara Luciani a fait l’honneur au public suisse romand de se produire à la Case à Chocs, salle alternative de Neuchâtel. Les spectateurs, allant de quinze à cinquante ans, ont été conquis par cette jeune femme envoûtante, qui, au travers de ses notes mélancoliques et de sa voix suave, incarne plus que personne notre drôle d’époque. Coup de projecteur sur la révélation française 2018, qui se situe quelque part entre Maurane et Lana Del Rey.

L’heure est arrivée, voilà que quelque chose se trame. La voix de l’artiste se fait entendre en off sur une petite introduction musicale. Les musiciens arrivent, un à un. Tous jeunes, tous intéressants par leur visage et leur allure. Clara Luciani fait son entrée de la même manière, sobrement, se positionnant en membre d’un groupe uni et cohérent. Elle aussi a une allure pas comme les autres, avec sa silhouette élancée, ses yeux pénétrants, sa bouche à la Claudia Cardinale et sa frange qui n’est que l’un des nombreux points communs avec la tout aussi exceptionnelle Juliette Armanet, déjà évoquée à plusieurs reprises dans nos colonnes.

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Aurait-on évoqué le physique, seulement le physique, dans notre premier paragraphe? Oui, et c’est important. C’est d’abord un corps qui se présente, comme dirait l’autre. Même si, il est vrai, c’est la voix de Clara Luciani qui nous parvient d’abord ce soir-là. Parlons donc maintenant de la musique, l’élément le plus intéressant de ce concert, bien sûr, incluant la prestation des musiciens, les particularités de cette voix grave, les textes écrits par la jeune femme et les mélodies qui restent en tête, encore et encore, jour et nuit, me dis-je en écrivant cet article alors que Dors passe sur mon haut-parleur. La beauté des coïncidences.

Des chansons profondes et belles

C’est ce qui m’aura marqué le plus ce soir-là: la qualité de petites perles pop, sucrées comme des desserts que l’on aime ne pas terminer, manger éternellement, embrasser de ses lèvres pour un voyage dans le domaine de l’intime, de la tendresse et du confort. Dors est mon coup de cœur, certes, mais il résume selon moi le talent de Clara Luciani. Celui de nous livrer un objet sensuel qui ne nous lasse pas malgré la simplicité des paroles et de la musique.

«J’ai gravé sur mon cœur
Ton nom et des fleurs

Pour que tu sois ici en ta demeure
Tu seras mieux là qu’ailleurs
Dors, dors
Il n’y a rien à voir ici, rien à regretter
Dors, dors
Je viendrai bientôt auprès de toi me coucher»

Et sa manière d’interpréter ces ballades sur scène est tout simplement renversante, dans la mesure où son regard semble refléter exactement ce qu’exprime le texte, et ce regard, ce regard fou, s’attarde sur les spectateurs jusqu’à les posséder.

L’expérience en question est encore plus forte à la fin du concert, quand Clara reprend en français le sublime Blue Jeans de Lana Del Rey. L’adaptation est juste parfaite, les mots sont choisis avec soin par la passionnée de littérature; chaque syllabe s’intègre avec soin au phrasé de la chanson, qui se voit sublimée par la langue de Molière. Et la langue de Clara, elle, quand on la voit prononcer ses mots, donne des frissons de plaisir. Regardez plutôt la vidéo réalisée pour Konbini:

Avec Drôle d’époque, une autre chanson calme, Clara Luciani aborde une couche tout aussi intime de son œuvre, mais plus profonde encore. Cette chanson phare de son album Sainte Victoire aborde la question de l’identité féminine dans l’époque actuelle. Est-ce facile d’être une femme par les temps qui courent?

«Où sont passés tes seins
Ta cambrure de félin?
Tantôt mère nourricière
Tantôt putain vulgaire
Conduis-toi, conduis-toi, conduis-toi comme une femme
Comme une femme
Moi, j’ai pas l’étoffe
Pas les épaules, pas les épaules
Pour être une femme de mon époque
On vit vraiment une drôle d’époque»

Mais sans doute n’est-ce pas pour rien que lorsqu’une journaliste approximative lui demande si elle est féministe, l’artiste française répond que la chanson, en tout cas, n’a pas été pensée comme ça. Car à bien y réfléchir, le fléau du conformisme, qui paradoxalement est le propre de notre ère individualiste, touche aussi bien les hommes que les femmes. Clara Luciani se trouve être une femme, très bien, mais son art, comme c’est le cas de tous les arts réussis, est universel. Par cette chanson éminemment sobre où l’on n’entend, sur le CD comme en concert, que la voix de la chanteuse et ses accords de guitare électrique, Clara Luciani semble avoir touché toute une génération. Son succès en témoigne.

Du rythme et des riffs

La guitare électrique: impossible en effet de ne pas en parler dans un article sur Clara Luciani, puisqu’il s’agit de son instrument. Nous le disions, Drôle d’époque est le moment guitare-voix du spectacle, mais un concert de Clara Luciani, c’est aussi une soirée dansante, puisque la moitié de son répertoire se situe dans un veine plus rythmée. C’est sur des morceaux comme Les Fleurs, On ne meurt pas d’amour ou encore La Baie, une reprise fort aboutie du groupe Metronomy, que l’on peut profiter de la fougue des musiciens accompagnant la chanteuse issue d’une famille corse.

«Les femmes sont nues
Les hommes aussi
Rien à se cacher
Rien à se cacher
Et le jus des fruits
Entre leurs doigts
Vient se glisser
Je pourrais te montrer
Pour y aller c’est très facile
Ferme les yeux et laisse s’entremêler tes cils
Déjà nous y voilà
Bienvenue sur la baie
Ce n’est pas Paris
Et ce n’est pas Londres
Ce n’est pas Berlin
Ni même Hong Kong
Pas Tokyo et il fait si chaud
Je t’emmène sur la baie»

Les photographes du Regard Libre, les seuls de la soirée, se sont donnés à cœur joie lors de ces moments-là, immortalisant l’ambiance d’un concert haut en couleurs, qui se retranscrit encore mieux en noir et blanc. Qu’une large place soit donc donnée aux images, parce que sur Clara Luciani, tout comme sur Françoise Hardy dont elle reconnaît tirer une certaine influence, il n’y a pas grand chose à dire, puisque tout est déjà dit dans leurs chansons.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédits photos: © Indra Crittin et Loïc Seuret pour Le Regard Libre

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