Ce que la noblesse nous enseigne encore

Le Regard Libre N° 47 – Giovanni F. Ryffel

Parmi les grandes thématiques qui ont animé l’histoire de la philosophie, la noblesse a souvent interrogé les penseurs dès les dialogues de Platon. Si, aujourd’hui, personne ne se soucie guère des aristocrates, le concept de noblesse tel qu’il a été repensé au Moyen Age peut encore nous illuminer, même si nous n’avons point d’illustres ancêtres.

Au commencement étaient le courage et la lignée

Homère est l’un des premiers auteurs de notre civilisation à avoir parlé de la noblesse avec un regard critique. Non pas critique au sens où il se serait battu contre l’aristocratie, mais au sens où Homère fait bien plus que de rapporter de vieilles histoires qui avaient traversé les siècles par l’oralité. Non, le poète de l’Illiade et de l’Odyssée pose un regard personnel sur les personnages dont il narre si majestueusement les gestes. C’est évident si l’on connaît un peu la situation de la religion et de la société de la Grèce archaïque: les dieux homériques ne se comportent pas forcément comme les dieux de la religion athénienne. Quoique certains lettrés (ou moins lettrés) du début du XXe siècle aient pu croire que les histoires homériques – ainsi que les mythes d’Hésiode – n’étaient qu’une forme primitive de manifestation de l’inconscient plutôt qu’un rapport irréfléchi à la société, la critique littéraire et historique récente a bien remis Homère à sa place d’artiste, conscient de son regard d’artiste, qui modifie les histoires pour nous livrer son message.

Les dieux, les rois et les princes sont aussi regardés d’une manière spéciale par le poète. La réalité historique nous enseigne qu’un roi de cette époque, le basileus, pouvait régner sur des populations relativement modestes, bien qu’elles avançassent rapidement vers des technologies de plus en plus raffinées. Les royaumes n’avaient cependant plus la magnificence de la civilisation mycénienne, ni la puissance des vastes royaumes asiatiques, comme les Hittites ou les Accadiens. La Grèce traversait à vrai dire une époque difficile au moment historique de la guerre de Troie. Homère, cependant, a voulu nous rendre une image splendide de cette épopée, où la mer, vue depuis Troie, est couverte de voiles, tellement il y a de navires achéens. Presque chaque navire est guidé par un noble, un roi ou un prince. La noblesse se montre sans faille pendant les faits d’armes.

La figure du noble résume en lui-même toutes les caractéristiques positives du guerrier vainqueur. Comme le dira Platon quelques siècles plus tard, lorsque la Grèce vivra sa phase démocratique, à l’apogée de sa splendeur culturelle, les aristocrates homériques sont mus par le thumos, cette puissance qui siège dans l’âme humaine et qui a la faculté de réagir, de s’enflammer, de rendre courageux. Celui qui est noble est avant tout celui qui est vaillant, au prix d’être téméraire parfois. Homère narre bien la colère funeste d’Achille, et non pas sa colère «mesurée».

Une telle force ne pouvait qu’être inspirée ou secondée par les dieux et était appelée à se transmettre aux enfants. Voici qu’à côté de la puissance, qui s’exprimait de la manière la plus parfaite dans le courage, commençait à se fixer l’idée de la lignée noble.

Robert Graves rappelle, dans son introduction à l’étude des mythes, que l’idée de la lignée n’était pas forcément présente à la naissance de la noblesse royale grecque. Dans une phase ancestrale, le roi avait la fonction de se sacrifier pour le peuple. Par ce rôle sacrificiel, le roi adoptait une fonction quasi sacerdotale. La vie revêtait un caractère si important et fragile qu’il fallait que quelqu’un capable de l’incarner de manière exemplaire se charge de la défendre vaillamment. En qualité du plus fort, du plus «vivant», il devait aussi se sacrifier pour que la vie puisse continuer par sa mort. Avec la stabilisation de la société archaïque, le roi pouvait rester un symbole de cette force et de l’expiation des malheurs de son peuple sans se sacrifier réellement.

Cependant, on aurait tort d’affirmer que l’idée de lignée s’est affirmée seulement par la soif de pouvoir des rois. L’idée de la transmission de cette force et de cette vaillance par la mort pouvait être maintenue aussi par la généalogie. Tant de valeur et de puissance devait être transmise. Or, si les dieux avaient enlevé aux hommes l’éternité de l’âge d’or, ils leur avaient concédé néanmoins une manière de sauvegarder la vie par l’enfantement. La lignée noble était donc ce qui pouvait assurer la présence de cette force, symboliquement encore prête au sacrifice et à l’expiation. La lignée permettait à ceux qui étaient les meilleurs, aristoi, de gérer le pouvoir, qui n’était donc pas seulement un pouvoir politique, mais symbolique et vital.

De la généalogie à la génération

Avec l’arrivée du christianisme, beaucoup de choses ont changé. Le message des Evangiles révélait que les meilleurs étaient ceux qui suivaient les paroles du Christ. Celui-ci indiquait à tout le monde sa vocation à être non seulement prêtre et prophète, mais aussi roi. Et, de fait, nous pouvons trouver dans les enseignements de Jésus les notions de sacrifice et de service aux autres qui reprennent l’idée de noblesse ancienne, à une différence (fondamentale) près: maintenant, la vie que le roi sert est la vie divine, faite de la bonté parfaite, la bonté même. Une bonté tellement grande qu’elle est indicible et incompréhensible: «une folie pour les grecs», comme le souligne Saint Paul dans l’épître aux Corinthiens, 23.

Cette bonté illumine à un tel point la vie du chrétien qu’il est appelé à «marcher dans la lumière» en tant que «fils de la lumière». Le prix est le sacrifice, la récompense est le Salut, un salut qui commence déjà sur terre et qui est bien concret, car il s’agit de vivre selon la justice et la vérité. Tout cela n’a pas empêché aux lignes nobles de continuer leur existence et même de vieillir, de se corrompre dans une décadence faite d’avidité et de privilèges et puis de renaître au Moyen Age sous l’impulsion de la féodalité et des idéaux chevaleresques. Et pourtant, la graine chrétienne avait été semée et le bas Moyen Age produira deux auteurs capables d’indiquer, l’un par la philosophie mystique, l’autre par la philosophie politique, que la vraie noblesse est la noblesse du cœur: nous parlons du germanique Meister Eckhart et de l’italien Dante Alighieri.

Deux profils proches presque seulement chronologiquement, car ils sont nés dans les années 1260 et ils sont décédés dans les années vingt du XIVe siècle. Il s’agit cependant de caractères fort différents: Eckhart était un maître dominicain, attiré par la spéculation métaphysique, tandis que Dante, avant d’écrire la Divine Comédie qui est un sommet mondial de poésie et de théologie, était un esprit plutôt enflammé par les passions politiques. Et pourtant, avec toutes leurs différences, les deux arrivèrent à voir dans la mystique la fin ultime de la vie ici-bas et en tirèrent un idéal de noblesse fort différent de celui qui était encore en vogue à leur époque.

Dans son livre Le Banquet, ou Convivio, Dante consacre le IVe traité à la question de la vraie noblesse. L’adversaire qu’il vise est l’empereur du Saint-Empire romain germanique, Frédéric II, qui était décédé en 1250, mais dont les idées – selon Dante – avaient affirmé avec force la noblesse de sang et de richesses. Mais Dante montre bien que les richesses, au lieu d’apaiser le cœur humain, l’incitent à la cupidité et à l’avarice, qui finit par corrompre l’homme à tel point qu’il en perd toutes ses vertus. De même, d’un point de vue éthique, le poète florentin explique que toutes les vertus peuvent être exercées pleinement seulement si le cœur est bon. Comment pourrait-il être généreux celui qui est avare? Comment pourrait-il être charitable celui qui déteste secrètement? Chez Dante, l’enseignement chrétien a donc un impact fort sur sa philosophie morale et politique: seul l’homme bon, d’une bonté qui le rend semblable à Dieu, peut être qualifié de noble.

«En effet», explique-t-il, «ce n’est pas parce que la lignée est noble que les personnes qui la composent sont nobles. Au contraire: une lignée est noble si les gens qui la composent ont été nobles singulièrement». L’idée d’une généalogie de la noblesse par le sang est donc aussi abandonnée chez Dante, car elle se contredit dans les faits: combien de familles nobles se sont laissées corrompre ou ont été violentes! Cela ne peut désormais plus être excusé dans un horizon philosophico-théologique comme celui de Dante, où la noblesse est une bonté donnée gratuitement par Dieu. La noblesse consiste en une grâce qui déifie l’homme. Cela doit advenir de chaque cœur, afin que la noblesse soit acceptée librement et de façon responsable, afin que la vertu puisse gagner sur l’avarice et l’orgueil, qui sont pour Dante les deux racines non seulement de tous les maux spirituels, mais aussi politiques.

A travers une réflexion analogue et pourtant très différente, Maître Eckhart, dans son opuscule De l’homme noble, affirme aussi que la véritable noblesse réside dans «l’homme intérieur». Cet homme intérieur représente quelque chose de très mystérieux et pourtant de très familier: ce n’est pas juste l’âme, par opposition à l’homme extérieur qui serait le corps. Nous avons affaire à quelque chose de plus profond: l’homme intérieur, c’est le siège véritable du cœur, c’est la volonté qui a décidé d’abandonner tous ses désirs qui la rendent agitée et dispersée, pour faire en elle le vide. «Un vide si humble qu’il doit se vider de l’humilité même», dit-il. Un vide auquel Dieu «ne saura pas résister» pour y entrer «comme l’eau dans un vase». Un vide tel que même la conscience d’être ce vide qui se prépare à la venue de Dieu devra en être évacuée, «pour n’être plus que conscience de Dieu», totale unité avec lui (§11). Meister Eckhart résout ainsi sa philosophie dans la mystique de l’union à la déité nue et pure. Voici l’idéal de l’homme noble selon Eckhart: un homme qui abandonne ses zones de confort, même celles qui sont le plus éradiquées en son âme, pour laisser Dieu venir en lui. Lorsque cela arrive, Eckhart dit que c’est le Verbe de Dieu qui «naît» dans le fond de l’âme. De même que chez Dante, la noblesse dérive d’une déification de l’âme humaine. En explicitant de deux manières différentes les enseignements christiques, nous assistons chez Dante Alighieri et Meister Eckhart à une noblesse qui n’est plus une donnée généalogique, mais une génération de la bonté en soi, et même du Verbe divin, dans le cœur de l’homme.

Nous sommes donc loin d’une compréhension sentimentale de la «noblesse de cœur»: il ne s’agit pas, de manière décadente, de faire de bonnes actions, mais de changer par un sacrifice de soi, bien réel et concret, l’état de son cœur: écouter ce Verbe qui parle en nous et qui nous nobilite depuis le fond de l’éternité, bien avant toute généalogie humaine, dans une génération divine.

Ecrire à l’auteur: giovanni.ryffel@leregardlibre.com


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