Les «Arpèges» d’une amitié, entre lettres et couleurs

Les bouquins du mardi – Jonas Follonier

Arpèges est la réunion de la peinture et du verbe. Publié chez Slatkine suite au décès de Jocelyne Gagliardi, qui fut professeur de littérature et d’histoire de l’art en Valais, cet ouvrage célèbre l’amitié de cette femme avec la peintre Isabelle Tabin-Darbellay. Par une sélection de lettres qu’elle lui a envoyées. Un véritable coup de cœur.

«Nous avions avec Jocelyne l’idée de faire un livre ensemble. Non pas pour le livre lui-même mais pour matérialiser nos tempêtes, nos éblouissements, pour affronter ensemble cette quête, pour achever notre âme comme elle disait. L’achever par cette exigence illimitée du travail, poursuivant une réalisation intérieure qui toujours nous échappe: être plus libre et plus simple. Ce désir, amplifié par l’amitié, fut rire, émerveillement, silence et douleur. Il a pris les couleurs des saisons de la vie. Mais la vie en a décidé autrement.»

Jocelyne Gagliardi est en effet décédée en 2017 à Ypresses, dans la commune valaisanne de Vex. Ses lettres pourraient au fond ne concerner que son cercle proche. Mais cela reviendrait à mal les lire: les mots de cette femme sont d’une profondeur et d’une singularité telles que, justement, elle s’adressait au monde. C’est le propre de toute œuvre littéraire réussie: parler à chacun de nous. Si Miguel Torga avait exprimé avec talent que «l’universel, c’est le local moins les murs», Isabelle Tabin-Darbellay le rend d’une toute autre manière dans la préface d’Arpèges, livre dans lequel elle a choisi de faire côtoyer certaines de ses aquarelles avec des lettres que lui a envoyées au cours de sa vie sa grande amie éprise d’art et de réflexions:

«Remontant dans le temps de nos complicités, j’ai retrouvé une correspondance précieuse. Arpèges s’est imposé avec le désir de partager ces bribes qui touchent à quelque chose d’universel. Naît alors cette partition improvisée au rythme de nos folies: rien que des lettres à l’amie dans une écriture libre, jetée comme un cri ou un fou rire et la danse des couleurs pour y répondre. L’aquarelle prolonge dans son langage le murmure des mots. Le silence et la lumière sourdent.»

Et je crois qu’elle a raison: c’est l’union de la peinture et de la littérature qui donne à cet objet que l’on tient entre ses mains une dimension transcendante en plus d’être personnelle. Personnelle, au sens du caractère profondément individuel de cette suite de lettres, mais aussi au sens de l’écho de ces textes pour nous autres lecteurs. Cette plus-value transcendante, donc, pourquoi viendrait-elle d’un mariage entre peinture et littérature? Peut-être parce que ces deux domaines ne se contentent justement pas de se juxtaposer: ils se coordonnent et finissent par fondre l’un dans l’autre, tout en ne se confondant pas. Et cela permet d’effleurer le mystère, vous savez, cet ensemble de petites choses qui nous échappent au quotidien.

«L’attention du peintre comme de l’écrivain est aspirée par la réalité. Alors oui, en filigrane, affleure le mystère. Il est toujours si proche. L’art le révèle. Vivre vraiment c’est affronter les ultimes.»

Encore une fois, Isabelle Tabin-Darbellay nous convainc non seulement de la légitimité de ce recueil particulier, mais encore de son propos. On peut alors commencer la découverte épistolaire proprement dite. Et si les réflexions de Jocelyne Gagliardi peuvent parfois nous troubler par leur caractère presque mystique, cette dimension est bien plus souvent au service d’un plaisir de lecture incontestable. Il faut prendre ce livre comme un voyage intellectuel, mais simple, dont l’auteur elle-même nous donne la meilleure définition possible devant l’excellente aquarelle Automne à Ferpècle.

«Au fond, les vrais voyages sont immobiles, silencieux, infinis. Ils commencent devant un paysage qu’on voit chaque jour, et dont la lumière, la vibration de l’air ou celle de notre âme le font autre. Infini.»

Sans doute, Arpèges nous apprend-il que l’art le plus proche de la poésie n’est pas le roman, le théâtre ou la nouvelle, mais bel et bien la peinture, faite elle aussi pour exprimer de la manière la plus intense des paysages transposant les états d’âme de l’artiste. A ce titre, Vigne toscane peinte par Isabelle Tabin-Darbellay peut évoquer bien des sentiments. Et ceux-ci sont de l’ordre de l’inexprimable autant que du ressenti de chaque lecteur, comme le fut la spectatrice Jocelyne, qui se trouvait aux premières loges. Et ne se cachait pas d’une certaine sensibilité ambivalente.

«J’en ai marre d’être en permanence ballottée entre le riquiqui et le sublime, la paramécie et l’aigle, Métral et Cohen, Tapie et Mère Teresa. Il y a du chloroforme dans le médiocre et tant d’inquiétude dans le sublime. Basta.
Je vous souhaite là-bas des battements d’âme très audacieux. Et tant pis s’ils sont douloureux, car qu’y a-t-il de pire, peux-tu me dire, que d’économiser son âme?»

Si ces phrases tombent comme une évidence, d’autres sortent de nulle part, mais elles aussi sonnent, donnent, détonent, étonnent. «Demain ma belle, le monde de nos neveux sera peuplé d’aliénés; qu’importe, ils auront des corps magnifiques.» Ces fulgurances inattendues sont tout simplement délicieuses. Et elles renouent intimement avec l’idéal grec du beau et bon à la fois, le kalos kagathos, la beauté physique ne pouvant se concevoir sans la bonté de la personne – et inversement. C’est l’harmonie du corps et de l’esprit, trop oubliée aujourd’hui, et rappelée sous forme d’Arpèges, une belle trouvaille musicale pour l’harmonie au sens large.

«Je ne reviendrai jamais de la Brenne, pays du seul luxe désormais inaccessible: le silence et les nuits où l’on se perd par manque d’éclairage public et le jour dans l’infini du ciel.»

Par ce genre de passages, on se dit tout de suite que Jocelyne était une partisane de la décroissance. Et tout de suite après, on se dit que non, parce que c’était une personne assurément complexe, profonde. Tout comme l’Auvergne, dont elle signe un portrait sensationnel. Tout comme le vent de Toscane, qu’elle décrit à plusieurs reprises et auquel elle consacre une phrase sublime qui se rapproche du vers par sa musicalité: «Il souffle un vent fou qui vient on ne sait d’où.» Qu’il devait être prenant d’être la destinataire de cette correspondance, témoignage de quelque chose qui se situe plus haut encore que l’amitié. Ce devait être une véritable admiration réciproque, mêlée à une connexion artistique:

«Outre le talent admiré et à chaque fois vérifié, j’ai aimé la sincérité avec laquelle tu traduis dans une beauté de lignes, de couleurs et de formes l’essentiel de ce monde.»

Habitée par la mélancolie, l’automne, la lumière de septembre, la nostalgie, la tristesse joyeuse et la lucidité tragique, Jocelyne Gagliardi était, pour résumer, une âme entière. Arpèges nous l’aura fait revivre, pour nous, pour tous, et ses lettres qui ont été publiées ont rejoint le rang de l’immortalité, aux côtés des travaux d’une peintre d’exception, en pleine activité.

«Alors la solitude soudaine et le silence d’oiseaux font un vacarme insupportable qui me fait rêver terrasses estivales, babillage et shopping, toutes ces choses qui se font sans danger de nostalgie.»

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Jonas Follonier pour Le Regard Libre

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2 réflexions sur « Les «Arpèges» d’une amitié, entre lettres et couleurs »

  1. Cher Jonas,
    Bravo Jonas pour ce bel article. C’est un hommage sensible et bien écrit au sujet de Jocelyne que nous avons bien connue et aimée.
    Bonne continuation dans tes études et au plaisir de te revoir!
    Marie-Claude Dupont Mettan

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